Samuel Amédro
Dans la Genèse, l’être humain est placé dans le jardin pour le cultiver et le garder. Il n’est pas posé là comme un touriste dans un décor. Il reçoit un monde à habiter, à travailler, à protéger. Voilà pourquoi le travail compte tant. Et voilà aussi pourquoi son absence blesse si profondément. Le chômage n’est pas seulement une épreuve financière ; c’est souvent une blessure plus secrète : à quoi est-ce que je sers ? Où est ma place ?
Mais ce que nous appelons « travail » ne tient plus aujourd’hui dans le même monde qu’hier. Nos grands-parents entraient souvent dans un métier, comme on entre dans une maison de famille. Notre génération a plutôt connu la carrière. La jeune génération, elle, entre dans un monde où il faut se préparer à changer, bifurquer, se reformer, recommencer. L’intelligence artificielle ne fait qu’accélérer cette mutation. Même les métiers très qualifiés découvrent qu’ils ne sont plus intouchables.
La question devient alors redoutable : qu’est-ce qu’une vocation dans un monde où les métiers deviennent fluides ?
La vocation, ce n’est pas forcément faire la même chose toute sa vie. On peut changer de métier sans changer de cap. On peut perdre un statut sans perdre sa vocation. La vocation n’est pas d’abord un poste ; elle est une manière de se tenir dans le monde devant Dieu.
Il faut aussi entendre ce que la jeune génération essaie de nous dire. Elle est parfois prête à perdre en pouvoir d’achat pour gagner en cohérence, en souffle, en vie familiale, en paix intérieure. Elle sait, peut-être mieux que nous, qu’on peut gagner sa vie et perdre l’usage de vivre.
La Bible ne dit pas seulement : Tu travailleras. Elle dit aussi : Tu t’arrêteras. Le sabbat rappelle que l’être humain n’est ni une machine ni son propre sauveur. Il rappelle surtout que notre valeur ne se confond pas avec notre rendement.
Le travail est une réalité magnifique tant qu’il reste à sa place. Mais il devient une puissance dévorante dès qu’il prétend dire la vérité ultime d’une vie. Dans la parabole des ouvriers de la onzième heure, Jésus détruit cette idée qui nous vient spontanément : j’ai plus fait, donc je vaux plus.
Non. Un être humain vaut plus que son poste, plus que son utilité, plus que son mérite.
Dieu ne nous demande pas d’être indispensables. Il nous demande d’être fidèles.
