La Société biblique de Castres

Au sein des archives de l’Église protestante unie de Castres se trouve le « Registre des délibérations du Comité de la Société biblique de Castres (1823-1853) ». Les statuts précisent que « cette société a pour unique but de répandre parmi les chrétiens protestants les Saintes Écritures, sans notes ni commentaires, dans les versions reçues et en usage dans les Églises ».

Cette Société s’affiche comme étant « auxiliaire de celle de Paris », qui est donc la Société-mère. Le Comité de Castres votera chaque année une « subvention d’auxiliarité » plus ou moins conséquente. Mais la Société biblique de Castres sert aussi de relais ou d’interface entre celle de Paris et des Sociétés plus petites adossées aux paroisses protestantes du département et qu’on appellera des « Sociétés branches » (1). Il y a donc trois niveaux : mère, auxiliaire, branche, et la Société de Castres tient la place d’intermédiaire entre les deux autres niveaux, les informations circulant dans les deux sens. Un Comité directeur d’une dizaine de membres se réunit entre une et douze fois par an, selon les années.

 

Prix de sagesse

 

Très vite après sa création, a été lancée l’idée de « la formation d’une association biblique parmi les jeunes gens des deux sexes qui suivent dans l’Église le cours d’instruction religieuse ». Un « Prix de sagesse » sera décerné par les élèves eux-mêmes au plus digne d’entre eux. Les Bibles sont achetées grâce à un système de modestes souscriptions versées par les élèves. Ce sont les élèves de chaque établissement scolaire qui votent pour désigner parmi eux celui qui doit recevoir ce prix. Dès 1824, on se rend compte « que les souscriptions déjà reçues par la Société biblique de Castres sont presque toutes de nature à faire penser qu’elles proviennent de la classe aisée et que l’institution n’a pas encore assez pénétré parmi le peuple ».

 

Page de titre du registre de la Société biblique
de Castres@PM.

Les pasteurs sont donc invités à choisir, parmi la classe ouvrière, un certain nombre de fidèles distingués par leur zèle, pour les engager à former entre eux une association ; des collecteurs sont désignés pour recueillir les souscriptions, puisqu’on pouvait en ce temps-là acheter une Bible en versant 0,50 francs par mois ; au bout de plusieurs mois, une Bible vous était remise. Mais la distribution de la Bible parmi le peuple a rencontré un obstacle majeur : l’illettrisme, avec un contrecoup salutaire : cela a suscité chez plusieurs ouvriers ou artisans le désir d’apprendre à lire, et c’est pour répondre à ce besoin que des « écoles de famille » se sont constituées.

 

Bibles en stock

 

La gestion du stock de Bibles et Nouveaux Testaments incombe au pasteur Durand en sa qualité de Secrétaire-Archiviste. Certains lots sont offerts par la Société biblique de Paris, tandis que d’autres sont facturés ; Castres servant de plaque tournante vis-à-vis des Sociétés branches. Ainsi peut-on noter, en 1833, la commande « de 180 Bibles et 450 Nouveaux Testaments ». Concrètement, la Société de Paris peut envoyer les Bibles déjà reliées ou bien « en feuilles », destinées à être reliées localement. Différents types de Bibles sont disponibles : Bible de Bâle, de Lausanne, Bible version de Martin, Nouveau Testament d’Osterwald… Toutefois, la Bible faite à Lausanne, dans un premier temps, n’est pas distribuée, d’abord parce qu’elle n’a pas encore reçu la sanction de l’usage, et ensuite parce qu’elle n’est pas sans notes ni commentaires. Et puis se pose la question : faut-il distribuer des Bibles avec ou sans les livres apocryphes ? La Société de Vabre verrait « avec plaisir la suppression des apocryphes mais, en attendant cette réforme qu’elle n’ose espérer, elle propose d’imprimer les apocryphes en caractères un peu moins gros que ceux des livres canoniques, et non sur deux colonnes, de les rejeter à la fin du saint volume au lieu de les placer entre l’Ancien et le Nouveau Testaments, de les faire précéder d’une préface où, dans les pages en plus, on fixerait les idées des lecteurs sur la valeur morale de ces livres et leur origine tout humaine ». C’est donc dans cette période, le milieu du 19e siècle, que, par tâtonnements successifs, on a fini par supprimer les livres apocryphes des Bibles protestantes. De mauvaises langues prétendent que ce sont les éditeurs qui ont voulu faire des économies, mais cette suppression serait plutôt le fruit d’une demande du public protestant fondée sur des raisons théologiques.

 

Cet exemplaire correspond à une deuxième
génération de « Bibles de mariage »,
avec un texte proposé par la
Société biblique de Paris. Avec
l’aimable autorisation de M. Jacques Muron
@Pierre Muller.

Collecte spéciale

 

Et puis interviennent des pratiques de concurrence déloyale, avec des colporteurs qui distribuent les produits de la Société de Londres à prix cassés ! Plus rude sera la concurrence de la Société biblique française et étrangère, qui s’interdit la distribution des livres apocryphes et qui répand les livres saints parmi les hommes de toutes les religions et de tous les pays ; elle vise donc un « marché » plus large… Une proposition venant du Comité de Paris : « Qu’il soit tous les ans établi dans chaque Église un service spécial pour la Bible et, dans ce service, une collecte dont le produit soit consacré à payer autant que possible à la Société les Bibles qu’elle fait donner aux époux le jour de la bénédiction de leur mariage et les Nouveaux Testaments qu’il fait donner aux catéchumènes à l’époque de leur première communion ». On a donc là l’ancêtre des « dimanches de la Bible » ou des « semaines de la Bible » proposés à certaines époques par l’Alliance biblique française à la fin du 20e siècle.

 

Enflammés d’un même zèle

 

Ce registre, quoique modeste puisque local et limité dans le temps, est riche d’enseignements. Il fourmille de détails qui sont loin d’être anodins. Il resterait à le mettre en relation avec d’autres registres de Sociétés similaires, à le mettre en parallèle également avec les rapports et Bulletins de la Société biblique de Paris. Il resterait à retrouver aussi un ou des exemplaires de ces Bibles offertes comme « Prix de sagesse », ainsi que des Bibles de mariage offertes spécifiquement par la Société biblique de Castres. Mais déjà, la moisson est importante et ne manque pas d’intérêt…Reste à savoir maintenant si tout ce travail de distribution ou de diffusion de la Bible a servi à quelque chose… si nous ne la lisons pas nous-mêmes ! Ce qui me conduit à citer Victor Hugo : « Il y a un livre qui contient toute la sagesse humaine éclairée par toute la sagesse divine, un livre que la génération du peuple appelle le Livre, la Bible… Ensemencez les villages d’Évangiles. Une Bible par cabane ! ». Bref, que le zèle de nos prédécesseurs nous soit un puissant encouragement à diffuser la Bible et à lire la Bible !…

 

 

(1) Par ordre d’apparition : Roquecourbe, Montredon et Vabre (1823), Mazamet, Lacaune, Réalmont et Puylaurens (1824), Anglès (1827), Viane-Lacaze (1832), Labastide (1833), Saint-Amans (1839), Calmont (1839).

(2) Notamment ceux des Sociétés branches dans le Tarn. Le registre de la Société biblique de Puylaurens a été déposé au Musée de Ferrières où il est exposé sous vitrine dans les collections permanentes. On notera par ailleurs le travail effectué par Jean-Yves Carluer : « Bible et sociétés bibliques en Alsace vers 1820 ».

(3) Certains de ces documents ont été numérisés et sont donc accessibles par Internet, par exemple les Bulletins des années 1822 à 1824.

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