Laurent Schlumberger : témoigner d’un Dieu mobile

Comment la mobilité actuelle, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, bouscule-t-elle et enrichit-elle notre manière de vivre l’Église ? Laurent Schlumberger, président de l’ERF-EPUdF de 2010 à 2017, nous aide à y voir plus clair dans son livre Du zapping à la rencontre.

Votre dernier livre évoque la mobilité contemporaine. Quel regard portez-vous sur celle-ci ?

 

J’y parle de mobilité géographique, temporelle, culturelle, existentielle… Des mobilités qui ont de multiples incidences sur nos existences. Elles étaient déjà présentes auparavant. Mais elles ont pris une importance considérable aujourd’hui à cause de leur accélération et de leur interaction (la mobilité culturelle se conjugue avec la mobilité géographique, par exemple). Surtout, elles ont acquis une valeur normative : sois mobile ! Autrefois, la stabilité était valorisée, qu’elle soit conjugale, professionnelle, convictionnelle… La personne qui avait fait toute sa vie dans un parti ou chez un employeur était plutôt admirée. Aujourd’hui, une personne aussi stable est suspecte de manque d’adaptation et d’initiative. De même, la mobilité familiale est devenue majoritaire : les familles se recomposent de multiples manières ; les générations connaissent des carambolages, comme avec ces pères qui le redeviennent à l’âge où ils sont déjà grands-pères et qui sont regardés avec tendresse. Partout, il y a une injonction à être sans cesse mobile. Le sociologue Zygmunt Bauman a résumé cela en une formule : la « société liquide ». Avec cette image, il décrit une société non plus stable, mais mobile, mouvante. Les stables coulent, les mobiles s’en sortent.

 

 

De quelle manière notre Église a-t-elle réagi sur cette question ?

 

Depuis une vingtaine d’années, notre Église a pris conscience qu’il lui faut plus et mieux rejoindre les gens là où ils sont. Ce n’est pas seulement en ouvrant grand les portes de nos temples que nous rejoindrons nos contemporains. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire ! Pour cela, il faut certes savoir faire preuve de créativité, d’intuition et de volonté, mais il faut surtout que la communauté entière soit mobilisée. De plus, ce n’est pas reproductible : chacun doit imaginer là où il est sa manière de rejoindre les gens là où ils sont.

 

Mais c’est la façon de témoigner de Dieu lui-même ! L’Écriture montre que Dieu est mobile, qu’il rejoint les hommes là où ils sont. Ce n’est donc pas une tactique ecclésiale, mais une question théologique profonde, essentielle.

 

Cela dit, un piège nous guette, dans lequel nous tombons souvent. En voulant rejoindre les gens là où ils sont, il est possible de rentrer dans une spirale d’agitation épuisante. Et si l’Église ajoute l’agitation à l’agitation ambiante, ce n’est pas un bon témoignage. L’activisme est un risque spirituel majeur.

 

Comment faire ? Nous devrions chercher du côté d’un travail sur le temps, sur le rythme. Il faut plus de créativité dans ce domaine. Nulle part il n’est marqué dans les Écritures que le culte doive avoir lieu tous les dimanches ! Il pourrait par exemple y avoir des rythmes de rassemblement différenciés : fréquents en proximité, plus espacés en rassemblements de toute la communauté. Le but, c’est d’encourager les gens à se placer devant Dieu, à se reposer en Lui, seuls et ensemble. Il faut les accompagner dans une mobilité intérieure et dans un rythme qui aide à trouver de nouveaux « sabbats », différenciés, dans la journée, la semaine, le mois, l’année.

 

 

 

Des Églises proposent de nouvelles plages pour les cultes : le vendredi ou le samedi soir, au cours de la pause déjeuner, voire le dimanche soir… Ce sont des pistes pour de « nouveaux sabbats » ?

 

Pourquoi pas ? Il faut trouver les réponses dans les lieux où on est. Il faut imaginer des choses qui offrent des espaces de « sabbat », pour les personnes et pour les communautés. Il nous faut ainsi travailler à convertir la contrainte sociétale en respiration spirituelle.

 

 

Est-ce qu’internet peut être un lieu sabbatique ?

 

Je ne le crois pas. Internet est un outil précieux pour la visibilité ou l’information, mais il ne peut pas remplacer la rencontre. Se placer devant Dieu se vit « en live », en chair et en os, pas devant un écran. Celui-ci capte l’attention et immobilise dans une sorte de sidération agitée. Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’image ne rend pas mobile.

 

 

 

Beaucoup de personnes mobiles, changeant de lieu de travail, viennent effectivement dans nos communautés par internet. Dans certaines, il y a un grand « turn-over ». Comment y faire face ?

 

Ce turn-over a deux faces. Il y a celle dont vous parlez. L’importance du nombre de gens qui arrivent, qui partent. Cela pose la question de l’accueil. Il faut veiller à la valorisation rapide des nouveaux venus, à leur intégration, à la transmission. Ce sont des éléments essentiels pour la vie communautaire.

 

Mais il y a une seconde face possible. Celle-ci peut être le fruit d’une trop grande densité paroissiale, qui induit une logique concurrentielle de « marché » en quelque sorte. C’est le cas à Paris. Des paroisses sont tentées de se spécialiser, pour segmenter le « marché » et attirer des « clients ». C’est la négation même de l’Église, car c’est un repli sur soi, un repli sur le même. Alors que, lorsque la prochaine communauté est à une heure de route, l’Église apprend à vivre là où elle est dans toute sa diversité la fraternité en Christ, et elle s’en porte beaucoup mieux !

 

 

Cette mobilité a-t-elle obligé à raccourcir la durée des mandats et cause-t-elle parfois des difficultés aux ministres dans notre Église ?

 

Dans les faits, de moins en moins de conseillers presbytéraux allaient au terme des six ans prévus… sauf ceux qui enchaînaient les mandats ! Il fallait en prendre acte et offrir un engagement plus court (quatre ans) tout en limitant leur nombre successif maximal. La brièveté des mandats, la mobilité des engagements, sont réels, nous l’avons dit. Nous devons apprendre à faire avec.

 

Il y a 40 ans, la question du travail du conjoint du ministre ne se posait guère. Aujourd’hui, si. Et la complexité des contraintes conjuguées n’aide pas à être « mobile ». Pour les Églises rurales et de petites villes, c’est difficile, mais la question du « bassin d’emploi » est de fait devenue une question décisive.

 

La question de la mobilité est inscrite très profondément dans l’Église. L’Écriture décrit les chrétiens comme des « étrangers et voyageurs sur la terre » (1 Pierre), par exemple. C’est la promesse que, devant Dieu et grâce à lui, nous pouvons être chez nous partout.

 

 

Du zapping à la rencontre. Mobilités contemporaines et mobile de Dieu, Laurent Schlumberger, Olivétan, 2018, 132 p., 14 €

#Actualité #Dieu #Dossiers #Église universelle #Spiritualité

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