Luther et la sexualité
L’action de Martin Luther en faveur d’une valorisation du mariage est connue. Mais peu de gens savent que celle-ci s’est accompagnée d’une modification profonde de l’image de la femme et d’une libération de la sexualité conjugale.
Pour un bon nombre de théologiens du Moyen Âge, la sexualité est le péché et la femme en est sa porte d’entrée. Elle est perverse de nature. Elle a une libido dévorante et excessive par laquelle elle débauche les hommes qui passent près d’elle. Luther se détache de cette vision. Pour lui, le péché n’est pas dans la sexualité mais dans le fait, pour l’humain, de se « recroqueviller sur lui-même », de s’ériger en petit dieu sur son monde en rompant avec le seul vrai Dieu. Sur ce plan-là, la femme n’est ni plus ni moins pécheresse que l’homme. Cette vision différente de la femme, ce refus de considérer les femmes en soi comme des catins, aura une conséquence importante : Martin Luther encouragera la sexualité du couple et condamnera la prostitution. En fait, si le réformateur est favorable à une sexualité épanouie, il condamne sévèrement toute activité sexuelle hors-mariage (adultère, prostitution, concubinage…) ou égoïste (masturbation).
« La valorisation de la sexualité va conduire Martin Luther à mettre en avant le couple »
Déculpabilisation
Cette valorisation de la sexualité entraîne une déculpabilisation de la pratique sexuelle. Martin Luther aime les femmes. Il critique l’Église catholique qui contraint au célibat et à la chasteté et pousse même certaines personnes à la castration. Pour sa part, il préfèrerait « qu’on [lui] en mît deux paires en supplément, plutôt que de [s]’en laisser couper une » (p. 87). Une manière de dire qu’il assume son désir, sans honte et sans fard. À l’en croire, peut-être même un peu trop. En effet, à son ami Spalatin, qui s’étonnait qu’avec sa réputation d’amant, il soit encore célibataire, Luther répond : « j’ai eu en même temps trois femmes » (M. Arnold, p. 37). Soulignons que cette valorisation de la sexualité va conduire Martin Luther à mettre en avant le couple. Il dira par exemple que « l’homme ne devient un être humain qu’en trouvant la chair qui lui est destinée » (R. Grimm, p. 92). Enfin, cette prise en compte de la sexualité va permettre à Martin Luther de s’engager dans une théologie du corps. Il le fait au nom de l’Incarnation de Dieu en Christ. Si Dieu a choisi le corps humain pour se révéler, c’est que celui-ci est estimable, tant « notre chair et notre sang, [que] notre peau et nos cheveux, nos mains et nos pieds, notre ventre et notre dos » (R. Grimm, p. 107) et même notre sexe pour aller au-delà de la citation mais dans son esprit.
Christophe Jacon.
Conjugalité et parentalité
Luther est connu pour son apport décisif concernant le travail comme appel de Dieu ou pour avoir introduit l’individualisme. On oublie souvent qu’il a innové dans le domaine de la conjugalité et de la parentalité.
Luther appelle au mariage tous ceux qui ne peuvent respecter le célibat. Lui-même se marie avec une ancienne nonne, Katharina von Bora. Si, à le croire, il « ne brûle de passion » pour elle (M. Arnold, p. 39), il est clair que le réformateur a aimé sa Käthe. Dans les lettres qu’il lui adresse, il se présente comme « son vieux chéri » et n’oublie pas, lors de ses voyages, sa beauté (p. 47-48). Son épouse est l’objet de ses prières. Il s’inquiète pour elle, se préoccupe de ses grossesses, se montre attentif à ses nausées, ses montées de lait… (p. 43). Cela nous paraît commun mais cela ne l’était guère au 16e siècle !
« Le réformateur a aimé sa Käthe et a porté beaucoup d’attention à ses enfants »
L’autorité conjugale
Au Moyen Âge, l’autorité revient au mari. La femme doit obéir. Pas question pour elle de « porter la culotte » ! Luther partagea ces points de vue. Mais l’expérience du mariage le fit basculer. En effet, Katharina va se révéler moins docile qu’il ne le croyait ! C’est une maîtresse-femme, cultivée (elle apprend à lire et à écrire à ses enfants), capable de travailler les champs, de faire paître le bétail et de brasser la bière… Dans les multiples lettres que Luther adresse à Käthe, il la nomme : « mon Seigneur », « mon Moïse », « mon impératrice » (p. 41) … Une manière peut-être de rire de l’autorité de son épouse…une autorité qu’il assume en tout cas sans aucune honte. Une chose peu courante à l’époque…et très moderne.
La douceur parentale
Au Moyen Âge, l’éducation des enfants revient à la femme qui fait montre d’une douceur et d’un sentimentalisme peu viril. Là aussi, Luther partage un temps ces vues. Mais quand il devient père, les choses changent : « je n’aurais jamais cru, auparavant, que les cœurs paternels s’adoucissaient autant pour leurs enfants » (p. 45). Il critique sévèrement ces hommes qui jugent « au-dessous de leur dignité de laver les couches du nourrisson » (p. 98). Il joue avec ses enfants et admet sans peine qu’ils s’amusent auprès de lui pendant son travail (Lienhard, p. 32). L’affection qu’il éprouve pour eux le font même vaciller dans sa théologie. C’est clairement le cas au décès de Madeleine : « Moi-même et ma femme devrions rendre grâces à Dieu, joyeux de cet heureux passage ; et cependant, telle est la force de la tendresse que nous ne pouvons être sans sanglots, au point que même la mort du Christ, ne peut en arracher cette douleur, ainsi qu’il conviendrait. » (Arnold, p. 45) Sur ce point, l’attitude de Luther annonce celle des pères prévenants d’aujourd’hui.
Christophe Jacon.

Luther a très tôt découvert le
bonheur d’être père@freeimages.com
GRIMM Robert, Luther et l’expérience sexuelle. Sexe, célibat, mariage chez le Réformateur (Histoire et Société 39), Genève, Labor et Fides, 1999.
ARNOLD Matthieu, Les femmes dans la correspondance de Luther (Études d’Histoire et de Philosophie Religieuses 78), Paris, PUF, 1998.
