Vers une évolution de la conjugalité

L’institution du mariage a été remise en cause bien avant le mariage pour tous en 2013. Et si le poids des références religieuses s’est considérablement allégé, le poids d’injonctions sociales inconscientes reste prégnant quand il s’agit d’amour et de conjugalité.

Si le Code civil de Napoléon avait promu l’idée d’une famille composée autour de la filiation d’un homme et d’une femme (« papa, maman et les enfants »), renforcée à la fois par une morale religieuse et républicaine, ce modèle unique de famille et de vie conjugale est-il encore d’actualité ? Si ce n’est pas le cas, sur quels idéaux se fondent aujourd’hui les couples et les familles ?

 

De la primauté de la société à celle de l’individu

 

Avec le siècle des Lumières et la mise en avant de l’individu, de ses droits et de sa dignité propre, de l’égalité entre tous les individus, le modèle de l’Ancien Régime de la famille-lignage se trouve bouleversé. La famille devient l’expression de l’union libre de deux individus « premier et seul naturel des contrats sociaux, qui permettent à l’homme de passer de l’état de nature à la celui de la culture » (selon Jean-Jacques Rousseau). Le Code civil répond à cette compréhension en faisant du mariage un contrat entre deux personnes. Pour Irène Théry, il répond à « l’asymétrie entre les sexes dans la procréation » en faisant de la présomption de paternité le pivot de la conjugalité : le mari est déclaré père de tous les enfants naissant au sein de cette union, quelles que soient les conditions dans lesquelles la procréation a effectivement eu lieu, en particulier en cas de relations adultères. Elle souligne que le seul couple doté d’une existence en droit est le couple marié qui par ailleurs ne prend son sens que dans son projet d’enfant. Par ailleurs, elle estime que le couple reste marqué par une hiérarchie du masculin sur le féminin : « le mari lui donne son nom, le dirige et le représente à l’extérieur. »

 

Le poids de la solitude
©domaine public

Égalité hommes-femmes et inégalités du mariage

 

Cette inégalité entre hommes et femmes au sein du couple est renforcée selon Marcela Iacub par l’idée du mariage d’amour qui naît au XIXe siècle et fait de l’érotisation du couple le gage de sa durabilité et transforme le sexe en amour, tout en légitimant l’exploitation sexuelle des femmes. Irène Théry voit également une évolution dans les comédies romantiques du Hollywood des années 1930, de George Cukor à Frank Capra en passant par Howard Hawks. Ces comédies rompent avec l’idéal des contes de fées (« ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ») en présentant des couples au bord de la rupture, qui finalement se redécouvrent et se reconquièrent mutuellement. Pour elle, ce sont des « comédies de l’égalité » entre hommes et femmes. Une égalité qui se renforce au cours du dernier tiers du XXe siècle et la démocratisation de l’idéal égalitaire du mariage.

 

La conjugalité sous la pression de la consommation

 

Le philosophe français, Jean Baudrillard, dans La société de consommation, publié en 1970, considère le sexe, à côté du drugstore et des mass medias, comme l’un des lieux où le passage d’une société marquée par la transcendance divine à une immanence de la consommation est le plus criant. Réfutant une analyse rationaliste traditionnelle de la consommation, « je consomme parce que j’ai des besoins », qui n’est pour lui que l’expression d’un pléonasme, il propose une analyse des conduites de consommation comme « l’expression métaphorique et détournée du désir de production d’un code social de valeurs ». Autrement dit, nous sommes poussés à la consommation pour ressembler au groupe auquel nous appartenons, tout en aspirant à nous en démarquer : « cette fonction sociale dépasse de loin les individus et s’impose à eux selon une contrainte inconsciente. » Cette consommation ne se limite pas à des objets marchands, mais touche aussi la question de nos relations aux autres. « L’homme-consommateur se considère […] comme une entreprise de jouissance et de satisfaction. Comme devant-être-heureux, amoureux, adulant/adulé, séduisant/séduit, participant, euphorique et dynamique. Il faut [tout] essayer. Car l’homme de la consommation est hanté par la peur de [rater] quelque chose, une jouissance quelle qu’elle soit. »

 

Une société marquée par le poids de la solitude

 

L’effet collatéral de cette recherche individuelle de la jouissance par la consommation des biens comme des relations est que la solitude croît. Dans l’introduction de son dernier essai, La fin du couple, Marcela Iacub rappelle les chiffres des études de la Fondation de France sur le sujet. En 2009, un tiers des ménages en France est constitué d’une personne. Ils ne représentaient qu’un cinquième en 1975. De même, si le nombre de mariages a été divisé par deux entre 1972 et 2016, celui des divorces a été multiplié par quatre. 21 % des Français déclarent souffrir de la solitude, que cette souffrance renvoie à une situation réelle d’isolement ou non.

 

Face à ces évolutions des modèles de conjugalités, face à l’augmentation de la solitude, face à la prégnance de la consommation dans nos rapports aux autres, nos Églises ont sans doute à mettre en œuvre des lieux où accueillir véritablement chacune et chacun dans sa situation. Des lieux marqués par la reconnaissance et l’accueil des individus, tels qu’ils sont, quels que soient leurs parcours de vie. Des lieux où peuvent se redécouvrir en profondeur la solidarité et la fraternité, signes de l’amour inconditionnel de Dieu pour chacun.

 

 

 

Petite bibliographie
– Jean Baudrillard, La société de consommation, Folio, 2015 (1re édition 1970).
– Irène Théry, Mariage et filiation pour tous. Une métamorphose inachevée, Seuil et La République des idées, 2016.
– Marcela Iacub, La fin du couple, Seuil, 2016.
– Éva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal ? L’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil, 2014.

 

 

 

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