Les galères sont d’imposants vaisseaux qui, au XVIIIe siècle, n’ont pas vraiment d’autre utilité que d’être des prisons flottantes et surveiller les côtes. Sous Louis XIV, la France comptait quarante galères dont trente-quatre étaient basées à Marseille. Parmi les 260 forçats requis pour manier une galère : des condamnés pour toutes sortes de raisons (meurtres, vols…), des esclaves, des prisonniers de guerre (turcs ou maures), mais aussi quelques protestants condamnés à ramer à cause de leur foi.
La révocation de l’édit de Nantes en 1685 prévoit des peines pour les « nouveaux convertis » qui seraient surpris en train de pratiquer le culte protestant. Si pour les femmes, c’est la prison à perpétuité, pour les hommes ce sont les galères. On estime à 1 550 le nombre de galériens protestants. La majorité ont été surpris lors d’assemblées interdites, une large partie arrêtée aux frontières du Royaume. Pendant la guerre des Cévennes, un certain nombre de camisards fut envoyé aux galères pour détention d’armes à feu ou de poudre.
Parmi tous ces hommes, un seul a rédigé ses mémoires : Jean Marteilhe. Natif de Bergerac vers 1684, il est arrêté en 1701 à Quiévrain, à la frontière entre le Royaume de France et les Pays-Bas espagnols. Condamné à Tournai le 22 novembre 1701 aux galères perpétuelles à Dunkerque, il sera plus tard transféré à Marseille.
Alors que 71 % des galériens meurent dans les trois ans après leur condamnation, Marteilhe résiste durant douze années ce qui lui permet de décrire avec précision la vie de la chiourme. Ce qui est frappant dans son récit : la hauteur de vue qui est la sienne, lui qui ne se plaint jamais, qui n’évoque ni revanche ni colère. Ses mémoires sont sobres, faites de rebondissements et d’épisodes poignants sans jamais tomber dans le pathos.
Marteilhe est pourtant témoin de toutes les horreurs des galères : les épisodes de bastonnade où – souvent pour des peccadilles – on condamne un galérien à recevoir des dizaines de coups de corde ou de fouet. La chaîne : cette longue marche de Paris à Marseille, les pieds entravés et liés aux 400 autres bagnards. L’impossibilité de sortir de la galère en hiver lorsqu’elle était au mouillage – disposition spécifique aux protestants.
Marteilhe narre ce qu’il peut y avoir de beau dans l’adversité et notamment la proximité entre les protestants et les prisonniers musulmans d’origine turque qui se respectent mutuellement et s’entraident. Par l’intermédiaire de Isouf ou d’Ali, compagnons de chaîne, Marteilhe reçoit des nouvelles et de l’argent de ses proches.
Si nous pouvons avoir entre les mains un tel témoignage, nous le devons aux négociations de l’histoire. En 1713, la reine Anne d’Angleterre fait pression sur le roi de France pour qu’il libère des galériens protestants. Grâce à ces pourparlers, Jean Marteilhe et ses coreligionnaires retrouvent la liberté. Les pages des Mémoires nous font suivre alors l’itinéraire vers le Refuge : Nice-Turin par le col de Tende, Genève, Berne, Francfort, Cologne, Dordrecht, Rotterdam et, enfin, Amsterdam ! C’est là, que, revenu à une vie plus ordinaire, Marteilhe écrit ce qu’il a traversé. Ses Mémoires sont publiées pour la première fois en 1757 à Rotterdam. L’ancien galérien meurt en 1777 à Culemborg. Ses écrits n’ont jamais cessé d’être édités, alimentant d’ailleurs l’imaginaire d’André Chamson lorsqu’il écrivit en 1967 La Superbe.
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