
« Dieu est amour. » (1 Jean 4.8) Tel est le coeur du message biblique. Ce n’est pas une idée générale, ni une incantation pieuse. C’est une bonne nouvelle qui s’incarne, en Jésus-Christ, dans des actes concrets de compassion, de libération, de guérison, de pardon… « Dieu a tellement aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. » Il l’a envoyé, non « pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jean 3.16-17)
Justifier par la grâce
C’est cette conviction que la Réforme protestante a remis au centre de la vie spirituelle, de la démarche théologique et de la mission de l’Église. Car ce visage du Dieu bienveillant avait été brouillé, enfoui, perdu, jusqu’à se réduire à l’image d’un Dieu surveillant qui juge et qui condamne. Cette représentation n’a pas disparu. On la trouve encore dans l’imaginaire populaire ou médiatique, et même dans certains milieux chrétiens. Elle nourrit aussi, de manière terrifiante, les sectarismes et les fanatismes. C’est pourquoi il est si important et décisif que le protestantisme, aujourd’hui plus que jamais, demeure attaché à la racine qui l’a suscité. Qu’il mette au cœur de sa vie, de sa foi, de son témoignage, l’amour premier de Dieu qui a éclairé les sombres temps du xvie siècle.
Luther était alors, comme ses contemporains, tourmenté par la peur de la perdition et l’angoisse de ne pas répondre aux exigences méritoires de l’Église ouvrant le chemin du salut. Jusqu’au jour où il a redécouvert dans la Bible le Dieu d’amour qui lui fait grâce, qui le justifie, c’est-à-dire qui le considère comme juste malgré ses échecs à le devenir par ses propres œuvres. Ce qui le sauve, ce n’est pas ce qu’il fait, mais ce que Dieu fait pour lui, par amour.
N’avoir rien à prouver pour être aimé
On mesure l’impact existentiel et social de cette Parole libératrice, aujourd’hui encore. Quand on constate que la logique des mérites, combattue par Luther, revient de manière sécularisée. En témoignent les discours dominants du rendement, de la performance, de l’efficacité, et donc de la réussite au mérite. Chacun est sommé d’« assurer » dans tous les domaines, de faire ses preuves, de « se justifier » par ses œuvres, pour reprendre la terminologie de la Réforme.
Confronté aux impératifs de résultat, mais aussi à la dureté et à la complexité du réel, à ses propres limites et à ses inévitables défaillances, l’individu constate qu’il n’y arrive pas. Il se désespère alors, et souvent se culpabilise, de ne pas répondre à ce que l’on attend de lui. Cette hantise de l’insuffisance ou de l’échec est d’autant plus forte que le sujet pense et espère être reconnu et aimé à la mesure de ses réalisations.
D’où l’importance et l’actualité de cette bonne nouvelle de l’amour de Dieu qui dit à chacun·e, au cœur de son existence la plus intime, qu’il n’a plus à prouver sa valeur par son « faire », ni à lui-même, ni aux autres,
ni à la société. Il est aimé et accepté par Dieu tel qu’il est, malgré, comme l’écrit l’apôtre Paul, son incapacité à faire le bien qu’il veut et à résister au mal qu’il ne veut pas (Romains 7.19). Il puise dans cet amour de Dieu une confiance imprenable qui le tourne vers les autres et vers le monde, le cœur et les mains libres pour le service du prochain, en réponse à cet amour.
