La nouvelle

Il faisait nuit, il faisait froid, ce devait être début décembre. J’avais ouvert ma fenêtre pour aérer, mais il n’y avait rien à voir, juste quelques étoiles qui parvenaient à peine à percer le brouillard. J’étais à mon bureau, face à la fenêtre. J’avais froid, mais c’était une question de salubrité…

Tout à coup, j’ai entendu comme un grand bruit d’ailes violemment agitées, c’était tout près, puis une sorte de voix qui marmonnait, et paf ! un ange s’est posé sur l’appui de ma fenêtre. Un grand, avec des ailes qui me bouchaient la vue. Il me regardait.

 

Ça m’a fâché. « Ôtez-vous de là, » je lui ai dit, « vous voyez bien qu’il fait froid, j’allais justement fermer ! » Il m’a regardé sans répondre. Il m’énervait, je ne lui avais rien demandé, on n’entre pas comme ça chez les gens ! « Je me suis froissé une aile, » a-t-il dit sans s’excuser, « on n’y voit rien, dans votre pays, je me suis cogné. Je peux entrer ? » Vraiment sans gêne…

 

J’avais froid, je voulais fermer la fenêtre, il n’avait pas l’air de vouloir s’envoler, bref, je lui ai dit d’entrer. Il a sauté sur le parquet, s’est ébroué, a replié ses ailes et a cherché un siège des yeux. « Prenez le fauteuil, » je lui ai dit, « mais faites attention, un de ses pieds cède parfois. » Il s’est installé en soupirant, il avait l’air fatigué.

 

Je ne savais pas quoi dire, je n’ai pas l’habitude des anges, je ne sais pas ce qui les intéresse, mais bon, j’ai voulu me montrer poli, j’ai posé une question à tout hasard : « Vous venez de loin ? » Il a souri : « De très haut, plutôt, je viens de là-haut (il montrait le plafond). Il y fait meilleur qu’ici. » Et il a éclaté de rire.

 

C’est comme ça que nous nous sommes connus. Finalement, il m’a paru sympathique, c’était un ange qui riait, ça m’a plu. Bref, on a causé et j’ai appris plein de choses sur les anges, leur boulot, leurs voyages. Ce jour-là, il venait faire un tour par chez nous en repérage. Voir si la nouvelle était toujours aussi frappante.

 

« De quelle nouvelle parlez-vous ? » Je le lui demandais parce que, voyez-vous, je suis un fada de l’info. Il n’y a pas une nouvelle qui m’échappe. Je consulte à tout instant mon smartphone, ma tablette, ma télé, mon quotidien régional, mon quotidien du soir, ma page Facebook (j’en oublie) afin de ne rien rater de l’actualité. J’étais donc certain de savoir de quoi il parlait et ça me plaisait parce que nous aurions ainsi, lui et moi, des sujets de conversation à la pelle.

 

Il me regarde pour voir si je suis sérieux et il me répond : « Je parle de la bonne nouvelle, bien sûr, on est tout de même tout près de Noël ! » Il avait l’air sûr de lui, mais moi je ne voyais pas le rapport.

 

Bon, Noël, on connaît : rues illuminées, boutiques éclairées, père Noël, cadeaux aux enfants, dinde aux marrons, bûche de Noël, sapin décoré et crèches, parfois, dans les mairies. Messe de minuit, aussi, pour ceux qui aiment la musique d’Église. Et alors ? Où est la nouvelle ? Cet ange n’était quand même pas venu jusque chez moi pour me rappeler que je devais m’occuper du cadeau pour les souliers du petit… Je lui ai posé la question et il a eu l’air abattu. « Je peux dormir chez vous ? » il m’a demandé, « on reparlera de tout ça demain. »

 

Le lendemain matin, après le petit-déjeuner (chocolat au lait pour lui, thé pour moi, pain aux céréales, beurre de pays, confiture maison à la framboise), il avait l’air en meilleure forme. Il s’est essuyé les lèvres, il m’a regardé d’un air un poil ironique et il m’a demandé quelle était la nouvelle qui m’avait le plus frappé ces derniers temps.

 

J’ai réfléchi longtemps, des nouvelles il y en a tant ! J’ai pensé lui parler politique, mais les anges s’intéressent-ils à la politique ? J’en doutais. Alors j’ai failli lui parler d’économie, des dernières décisions de Bruxelles à ce sujet. Je me suis retenu, il n’avait pas l’air d’attendre ce genre de chose… Alors quoi ? Du mariage pour tous ? Terrain glissant…

 

Il commençait à m’embêter sérieusement ! Mais il m’a tendu une perche : « Parlez-moi d’une nouvelle qui vous a touché directement. » Alors j’ai repensé à cette arrivée prochaine, dans ma commune, d’un groupe de jeunes migrants. La nouvelle ne m’avait pas plu. Des types à l’air patibulaire, basanés, mal rasés, habitués à la violence, merci bien !

 

Si au moins on avait reçu une famille. Un père, une mère, des enfants. « Tenez, » je lui ai dit, « avec la fille aînée prête à accoucher ! Comme dans le, vous savez bien… dans la crèche ! ça au moins ça aurait causé de l’intérêt, un élan de solidarité ! Et puis des enfants, ça va à l’école, c’est bon pour celle de notre commune : une classe risque de fermer ! Mais ces étrangers prêts à tout, pas de ça chez nous ! »

 

J’avais à peine parlé que l’ange a sursauté, l’air paniqué. « Mon Dieu, » dit-il, « je suis au-dessous de tout, l’archange va me sonner les cloches, heureusement que vous me rappelez à mon devoir ! Merci, cher ami, merci ! » Et il s’est levé comme pour partir. Il était déjà à la fenêtre, tâchant de tourner l’espagnolette pour ouvrir et s’envoler quand je l’ai attrapé par la tunique.

 

Je n’étais pas son ami comme il le disait, loin de là, mais je ne sais pas pourquoi, je n’avais pas envie qu’il s’en aille. Il s’est arrêté et m’a demandé poliment de lâcher sa tunique. Je lui ai répondu poliment de me dire au moins pourquoi il me fuyait. Ça l’a surpris. « Je ne vous fuis pas, mon ami, j’ai une tâche urgente à accomplir, je dois préparer l’arrivée du messie, voir si tout est prêt, et je suis drôlement en retard, pensez donc, il ne me reste que quelques jours d’ici au 25 ! » Là-dessus, il a ouvert et il s’est envolé.

 

Pendant les jours qui ont suivi, je suis resté tout hébété. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? J’en étais à me demander si je n’avais pas rêvé. Mais non, c’était sérieux ! L’ange est revenu me voir peu de temps après, il s’est perché sur l’appui de la fenêtre comme la première fois, demandant à entrer.

 

« Ah cher ami, » me dit-il une fois assis, un verre de pineau à la main, « je vous dois tellement. Savez-vous que j’ai failli me voir radier de l’armée des cieux ? Pas moins ! Pour avoir tardé dans ma mission. Heureusement, vos paroles m’ont rappelé à mon devoir. J’étais tellement obnubilé par la première partie, voir si la nouvelle était encore parlante pour les humains, que j’ai oublié le plus important, faire connaître son actualité : c’est que le messie, vous savez, pas le petit Jésus des crèches, mais l’homme de souffrance, violemment menacé, démuni, sans une pierre où poser sa tête, eh bien il fait partie d’un groupe d’ados. Des migrants. Et c’est chez vous qu’ils arrivent, le 25. Va falloir vous bouger, Msieur Mary, après tout c’est vous le maire ! ».

 

 

 

 

 

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