Huguenots au XVIIe siècle, procès d’un cadavre

À l’occasion d’une journée de découverte sur « les protestants en Petite Beauce », l’auteure de cet article s’est penchée sur les archives protestantes pour retrouver l’origine de l’histoire des protestants dans le nord du département du Loir-et-Cher.
Voici le récit d’un procès fait au cadavre d’un fidèle huguenot de Josnes, Moïse Gréjon, d’après un écrit du pasteur William O. Le Maire paru dans le Journal de l’Église réformée de Josnes d’avril 1901 à octobre 1902.
S
ous l’Ancien Régime, après un procès perdu d’avance, on plaçait le corps des suicidés, des duellistes et des hérétiques sur une claie pour être traîné ensuite par un cheval jusqu’au lieu d’inhumation. Gérard Boutet, écrivain, a romancé l’histoire de son ancêtre dans un livre intitulé « La claie d’infamie » en s’appuyant sur les faits authentiques.


Un enterrement illégal

 

Quarante ans après la révocation de l’Édit de Nantes, en 1724, les protestants de Josnes sont harcelés par le curé du village pour renier leurs convictions religieuses à l’heure de passer de vie à trépas. Le pasteur Le Maire écrit : « Dans les derniers jours du mois d’août, le bourg de Josnes devait être témoin du spectacle le plus barbare, le plus sauvage qui puisse être offert aux yeux des mortels. Du hameau de Prenay une grosse voiture était sortie, tirant après elle une échelle où était posé un cadavre ».
La victime de ce fanatisme se nommait Moïse Gréjon, né en 1660. Il était tonnelier et commerçant en vin. Il tomba malade en 1724 et mourut deux mois après. À l’époque, la loi obligeait les familles à informer sur le champ le curé de la paroisse. Moïse Gréjon était veillé par sa fille de 19 ans très attachée à sa foi. Elle se garda bien d’avertir le curé car elle avait soutenu son père pour qu’il ne cède pas aux menaces du prêtre qui avait été prévenu de la maladie de Moïse Gréjon par des voisins et lui avait rendu visite quotidiennement pour le faire renoncer à sa religion. Mais Moïse Gréjon ne céda pas et mourut dans sa foi.

 

 

Première page du journal paroissial

 

Le journal de l’Église réformée de Josnes

 

© Sylvaine Vallotton

 

 

Dans ces cas de refus des sacrements, la loi était formelle, le corps devait être traîné sur la claie et les biens confisqués. Alors pressentant ce qui allait se passer, la famille ne déclara pas le décès. Elle appela un notaire pour le partage des biens et ensuite seulement, les fils Gréjon se rendirent auprès du curé de Josnes pour demander au prêtre s’il consentait à enterrer le défunt. Le prêtre évidemment refusa et le corps fut enseveli dans une fosse dans la cour de la maison.

 

Une exhumation et un procès

 

Huit jours plus tard la magistrature de Beaugency et d’Orléans arriva à Josnes pour procéder à l’exhumation et au procès du cadavre de Moïse Gréjon. La population fut bouleversée car Moïse Gréjon était estimé de tous. Il avait été nommé ancien de l’Église de Lorges (supprimée à la Révocation), et les habitants de Josnes l’avaient élu collecteur de tailles. Par son commerce il était bien connu des populations environnantes.
Les hommes de loi arrivèrent à Josnes le 8 août 1724 et se rendirent chez Moïse Gréjon, où ils firent déterrer le cadavre malgré les grandes chaleurs. Il fut lavé et un chirurgien enleva les entrailles pour l’embaumer.
L’intervention terminée le cadavre n’est plus à la famille, mais à la justice qui en prend possession au nom de la loi. On le traite comme un prisonnier ordinaire et le magistrat appose les scellés sur le front du mort. Comme la nuit vient, on repousse au lendemain la suite de l’audition des témoins et la famille reste seule avec sa douleur et les horreurs qu’elle vient de vivre.
Le lendemain le parquet revient pour entendre les témoins dont le premier est le curé Sarrebource de Josnes. Il est l’accusateur. Il précise qu’il a été averti de la maladie de Moïse Gréjon et qu’il s’est rendu chez lui presque tous les jours pour lui faire remontrance des points de la religion romaine dont il ne devait pas s’écarter particulièrement dans son état et que le dit Gréjon a persisté dans son erreur. D’autres témoins, trois voisins vignerons, vinrent confirmer que Moïse Gréjon était de la religion prétendue réformée et qu’il avait refusé les sacrements proposés par le curé de Josnes. La cour se retira et rentra à Orléans où l’arrêt du procès devait être prononcé vingt jours plus tard. On ignore où fut placé le cadavre en attendant ! Pour donner une apparence de justice au procès fait aux cadavres, qui ne pouvaient se défendre eux-mêmes, on nommait un avocat d’office, qui avait charge, cure, de leurs intérêts d’où le nom de curateur. Bien sûr, la condamnation était toujours prononcée.

 

Une condamnation post mortem

 

Plaque du pasteur Le Maire © Sylvaine Vallotton

 

  Le cadavre de Moïse Gréjon fut convaincu du crime d’hérésie et condamné aux peines dictées par les lois, c’est-à-dire à être traîné sur la claie. Une voiture tirant une échelle attachée par des cordes, et sur cette échelle le cadavre ainsi traîné dans les rues de Prenay, hameau où habitait Moïse Gréjon et dans les rues de Josnes. Le pasteur Le Maire commente : « Il est facile de se représenter l’horreur de la scène : cette tête à cheveux blancs, bondissant à chaque cahot, balloté et déchiré par les pierres de la route et souillé par le sang et la poussière, pendant plus d’un kilomètre de traverse ».
Comment réagit la population de Josnes ? Nul ne le sait ; mais on peut imaginer la terreur des protestants du secteur qui, en entendant passer le sinistre cortège, pouvaient se demander s’ils ne subiraient pas le même sort à leur mort.
Le cadavre fut laissé trois jours et trois nuits à la porte du cimetière, en face d’une auberge.
Que devint le cadavre ? La loi refusait à la famille du défunt d’en prendre soin, sous les peines les plus sévères. Cependant, il est fort probable qu’une nuit un parent recueillit la misérable dépouille et la déposa dans la fosse primitive. Dans la famille Gréjon on affirme que Moïse Gréjon est bien enterré dans la cour d’un de ses descendants directs.
Ainsi donc étaient traités les huguenots dont le seul crime était de n’avoir point renié leurs convictions religieuses à l’article de la mort.
Cette histoire renvoie à un fanatisme qu’on espère éteint à jamais. Elle marque bien l’intolérance de tous les temps, quels que soient les croyances.
Et n’oublions pas qu’aujourd’hui encore de par le monde des chrétiens meurent ou sont violentés pour leur foi.

 

Le temple de Josnes construit en 1853 © Sylvaine Vallotton

 

 

 

 

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