Portrait de Cornelis Claesz Anslo gravé par Rembrandt – Rendre visible l’invisible

Sur cette toile Rembrandt mélange les genres et utilise la technique qui lui est chère, le clair-obscur. Mais le plus novateur dans cette peinture est bien le message qui nous est transmis. L’artiste hollandais y rend visible l’invisible, nous montre le primat de la Parole sur l’image, un tour de force qui nous plonge au cœur de la Réforme.
Portrait de Cornelis Claesz Anslo gravé par Rembrandt

Mise en contexte : La Hollande du siècle d’or

 

Le tableau, bien qu’exposé à la Gemäldegalerie de Berlin, est un chef-d’œuvre du siècle d’or hollandais. Le XVIIe siècle est sans équivalent pour le pays qui vient d’obtenir son indépendance, de fait comme de droit[1]. La prospérité est également au rendez-vous. Les Anslo sont d’ailleurs à classer parmi les riches familles de drapiers du pays. Les arts, en particulier la peinture, connaissent leur apogée avec de grands maîtres comme Rembrandt van Rijn.

 

Ce dernier peint ici un pasteur et théologien mennonite. Cette minorité religieuse est tolérée dans un pays dirigé par les réformés, mais elle n’a pas accès aux fonctions politiques et ses lieux de culte n’ont pas pignon sur rue. Le terme de « mennonite » apparaît en 1544, du nom d’un de ses dirigeants les plus emblématiques, Simons Menno. Le mennonisme est la branche pacifique de l’anabaptisme, un courant du protestantisme qui ne valide que les baptêmes d’adulte.

 

Analyse : Un mélange des genres

 

Portrait d’Anslo avec sa femme, par Rembrandt.

 

 

La toile est d’abord un double portrait de Cornelisz Claesz Anslo et de sa femme Aeltje Gerritsdr Schouten. Le pasteur l’avait commandée en 1641, une fois le couple installé dans leur nouvelle maison. L’artiste et ami avait déjà réalisé en 1640 des dessins et une eau-forte du pasteur mais pas du couple.

 

C’est aussi une scène de genre, intimiste et familière. Rembrandt nous plonge dans le quotidien du couple. Le clair-obscur met en valeur les visages et les objets. Le pasteur est assis devant une table couverte de livres et se tourne vers son épouse. Un tapis rouge plissé donne à l’ensemble une certaine noblesse. La garniture de fourrure sur les vêtements et le mouchoir sont des signes de prospérité et de richesse. Le livre ouvert sur un lutrin est la Bible, objet de l’interprétation. Le bougeoir, les bougies et le coupe-mèche peuvent se comprendre de façon pratique – il faut de la lumière pour lire – ou métaphorique – il faut être éclairé par la lumière divine pour interpréter les Écritures.

 

 

Mais les bougies sont éteintes ! Ces objets posés sur la table sont à l’origine d’une multitude de commentaires. Certains ont insisté sur la taille des bougies. La plus grande représenterait Anslo face à ses « faibles » auditeurs. D’autres se sont intéressés au coupe-mèche. Je cite : « Une référence spécifique à l’avertissement propre aux mennonites basé sur Matthieu 18,15-20 est fournie par le coupe-mèche que l’on aperçoit derrière la bougie. Selon Picinello, cela symbolise la correctio fraterna, l’avertissement fraternel qui libère l’âme de la boue collante de la confusion comme le coupe-mèche les bougies de la cire qui coule »… Au milieu de ce double portrait qui est aussi une scène de genre, Rembrandt place un tableau de vanités[2] !

 

Au-delà de l’œuvre : le primat de la Parole

 

« Oh Rembrandt, peins-nous la voix de Cornelis, la partie visible de cet homme est chez lui la moindre, l’invisible nous ne le connaissons que par l’ouïe, qui veut voir Anslo doit l’entendre ». Le maître de la langue néerlandaise, Vondel[3], fait ici l’éloge des deux amis, le peintre et le pasteur. L’enjeu pour Rembrandt est de présenter Anslo dans sa fonction de prédicateur. Il faut le mettre en situation. Sa bouche est légèrement ouverte, il pointe le livre ouvert de la main gauche, et se tourne vers sa femme, qui incline un peu la tête. Son poing droit posé sur la table exprime une forme de conviction. Le rendu est à la fois direct et vivant.

 

Cette représentation de la parole et de l’écoute rappelle que selon la Réforme le mot est supérieur à l’image. Rembrandt semble rendre visible l’invisible : la Parole de Dieu.

 

 

 

Prochainement : L‘allégorie d’une dispute théologique, le politique derrière le religieux

 

 

[1] La révolte des Pays-Bas commence en 1568 pour se terminer en 1648 par le traité de Münster. L’Espagne reconnaît alors l’indépendance des Provinces-Unies, après quatre-vingts ans de guerre. 

 

[2] La vanité est une représentation allégorique de la fragilité et de la vacuité de la vie humaine. Le terme s’inspire directement du Qohelet « Vanité des vanités, tout est vanité ».

 

[3] Joost van den Vondel (1587 – 1679) est considéré comme le plus grand écrivain néerlandais. Ses parents furent mennonites mais il se convertit au catholicisme.

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

Collectif, A Corpus of Rembrandt Paintings, vol. III : 1635–1642, Kluwer academic publischers, 1990.

 

 

 

 

#Culture #Le protestantisme par la peinture

Olivétan, éditeur protestant

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