Un « happening » sans lendemain ?

Quand on évoque « Mai 68 » aujourd’hui, on imagine Paris, les innombrables cortèges d’étudiants, la Sorbonne occupée, les barricades. Mais qui se souvient des mouvements de contestation parfois très violents qui ont agité la « province », en particulier la paisible ville de Caen, en Normandie, dès le mois de janvier ?  

Durant cette période mouvementée, j’ai vingt ans, étudiant boursier en 2e année d’Histoire, et militant gaulliste (UJP) ! Une situation paradoxale, pleine de contradictions, pas toujours facile à assumer mais qui me donnera un regard singulier sur les « événements ».

 

C’est en spectateur que j’assiste aux premiers mouvements sociaux. En effet, les discours et les polémiques « politico-sociologiques » des étudiants me passent au-dessus de la tête et me semblent à cent lieues des préoccupations de la classe ouvrière qu’ils prétendent défendre et émanciper. Sans oublier les querelles idéologiques entre les divers courants : trotskistes, maoïstes, communistes, socialistes « unifiés ».

 

 

 

En mai, la contestation étudiante me paraît être une pâle imitation de l’agitation parisienne. Les interminables assemblées générales, les réunions des « comités d’action », les tracts distribués reprennent un ensemble de projets abstraits, exprimés avec un vocabulaire « révolutionnaire standard ».

 

Heureusement, c’est le printemps ! Les manifs mettent de l’animation. Et surtout, il règne une ambiance inhabituelle à l’Université, celle d’une fête. Pas de violences, pas de menaces, pas d’exclusion. On pique-nique dans les locaux occupés, on sert du rouge (vin !), on invite même les gaullistes, considérés comme des bêtes curieuses !

 

 

 

Un « happening »

 

À lire ces souvenirs, on aura compris que Mai 68 ne « m’interpelle » pas, ni ne remet en cause mes convictions. Étudiant, boursier – donc avec une obligation de résultats – j’ai alors autre chose à faire que de faire la « révolution » avec les universitaires, sympathiques certes, mais à mes yeux peu crédibles. Par ailleurs, la critique de la « Société de consommation » qu’ils dénoncent violemment ne me concerne pas, compte tenu de la situation modeste de ma famille. Aussi « Mai 68 » m’apparaît comme le grand défouloir d’une certaine bourgeoisie, un timide espoir d’émancipation des ouvrier-ères, un grand happening parisien essaimé en province. Mais en définitive, un rêve sur fond d’échec.

 

 

 

Un échec

 

Après la fête, pas grand-chose en effet ! En juin, de Gaulle est réinstallé ; l’année suivante, il est « viré » ; et en 1970, pleuré par la France entière, ou presque ! Les ouvriers vont reprendre leur travail comme avant ; des meneurs étudiants caennais, et bien d’autres au niveau national, « iront à la soupe », en ralliant le « Système » !

 

Ce happening n’a pratiquement rien apporté dans les années suivantes, sauf un début d’émancipation des mœurs. C’est la seule avancée que l’on a retenue ! En réalité, il n’a pas eu un impact durable qui aurait pu contrer le « coup d’Etat libéral », imposé en douceur au pays. Le libéralisme économique, le lobbying, le consumérisme exacerbé, la glorification de « l’ordre », le militarisme, etc. tant combattus par les militants de mai 68, ont gagné la partie.

 

 

 

Aujourd’hui…

 

En 2018, les grandes aspirations démocratiques, libertaires et émancipatrices de 68 sont ringardisées et dénoncées. Productivité, compétitivité, rentabilité sont les mots clefs d’un système où domine l’économie libérale mondialisée. Les « gouvernants », à peine légitimés par les électeurs, sont réduits à un rôle d’exécutants d’un système qui échappe au peuple.

 

Cinquante ans après mai 68, l’ancien étudiant ne regrette pas ses engagements de jeunesse, ni son attitude face au happening. Mais il n’accepte pas pour autant le système actuel qui donne la priorité au « profit ».

 

Et pourtant, un homme politique a dit un jour : « En notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de développer » Un doux rêveur humaniste sans doute… Mais, à propos, qui donc est cet utopiste ? Je vous laisse deviner*…

 

 

 

 

* de Gaulle

 

 

 

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