Abraham apprend la confiance

La Bible hébraïque décrit nombre de personnages qui ont peur. Certains ne peuvent pas dépasser cette peur, d’autres si. Pour illustrer ce cheminement indispensable à la vie, les récits bibliques sont porteurs d’une vérité plus existentielle qu’historique, mais nécessaire pour ouvrir l’avenir. Parmi bien d’autres, Abraham a connu la peur. Il s’en est sorti grâce à Dieu, mais pas uniquement ! En effet, ceux qu’il prenait pour des ennemis mortels se sont révélés bien plus justes, loyaux et délicats que lui-même. Ils ont participé activement à l’histoire du salut !

La Genèse (chapitre 12) raconte qu’une famine oblige Abraham et les siens à quitter le pays promis par Dieu, pour aller en Égypte. Mais face aux étrangers qu’il va devoir affronter, Abraham a peur pour sa vie, à cause d’un préjugé selon lequel les Égyptiens seraient sans respect, animés par leurs seules pulsions. La beauté de Sarah, son épouse, susciterait une telle envie d’accaparement qu’elle les inciterait à le tuer. Alors il décide de la présenter comme sa sœur.

 

 

Une peur qui déforme la réalité

 

Le manque de confiance en Dieu d’Abraham est souvent relevé dans la Genèse. Mais ici, le récit souligne que la faiblesse d’Abraham est compensée par le comportement exemplaire de ses hôtes. En effet, rien ne se passe comme il l’avait imaginé. Non seulement les Égyptiens ne se jettent pas sur sa femme, devenue sa sœur par sa tricherie, mais ils la respectent puisqu’ils la louent auprès de Pharaon. Une femme d’une telle beauté, non mariée, ne pouvait être destinée qu’au plus grand d’entre eux, Pharaon, qui se montrera reconnaissant et généreux envers son invité.

 

Abraham, lui, non seulement donne sa femme, mais il met en question la promesse que Dieu lui avait faite d’un pays, d’une grande nation et d’une bénédiction. Alors Dieu intervient par de grandes plaies qui touchent Pharaon et sa maison. Est-ce une punition à l’encontre de Pharaon qui aurait mal agi, comme plus tard, quand Dieu frappera l’Égypte qui retient les Hébreux en esclavage ? Non, car la suite montre l’innocence de Pharaon, et l’intervention de Dieu porte tout de suite des fruits, contrairement à celle de l’Exode. Les plaies sont ici un avertissement. Elles soulignent la bonne disposition de Pharaon qui n’a commis aucune faute, comprend qu’il a pris la femme d’un autre sans le savoir, et reconnaît le tort immérité que lui a fait subir Abraham en lui mentant sur le statut de Sarah.

 

Ce qui peut faire peur de loin… (© pixabay)

 

 

 

Des « ennemis » pleins de loyauté

 

Les Égyptiens ne sont donc pas des brutes et ils ont le plus grand respect des couples et s’avèrent fiables. Sans rancune ni vengeance, Pharaon refait d’Abraham et de Sarah un couple, et les renvoie avec tous leurs biens. En reconstituant le couple, fondateur, porteur de la promesse, Pharaon participe à l’histoire du salut inaugurée avec Abraham. À travers lui, la rencontre a permis de construire la confiance et de mesurer combien l’autre n’est jamais identifiable à l’image que l’on se fait de lui. Quant au fondateur d’Israël, il n’est ni un modèle ni un héros téméraire. Sa peur infondée, ses préjugés l’ont rendu immoral vis-à-vis de son épouse et des Égyptiens. On pourrait penser que cette aventure égyptienne fut une bonne leçon pour lui. Mais il va récidiver !

 

Devant se rendre à Guérar, en pays philistin, Abraham présente à nouveau Sarah comme sa sœur, et Abimélek, roi de Guérar, la prend pour femme à cause de sa hauteur et de sa beauté (Genèse 20). Mais Dieu intervient en songe auprès d’Abimélek pour l’avertir du danger qu’il court, et l’empêche de commettre l’adultère. Dans ce songe, Abimelek se justifie : il est innocent et son peuple est une nation juste qu’il serait arbitraire de punir. Dieu en convient en lui évitant même de pécher. Abimelek est donc considéré comme un coreligionnaire d’Abraham.

 

 

Après le songe, le roi philistin, ému, convoque ses gens et leur fait part des paroles divines. Dans l’échange entre Abimélek et Abraham, le patriarche apparaît de nouveau en proie à une peur irraisonnée, pris en flagrant délit de tricherie et guidé par ce préjugé selon lequel « il n’y aurait pas de crainte de Dieu dans ce pays ». Le récit montre tout le contraire. Les Philistins se mettent à craindre Dieu. À son tour, Abimélek reconstitue le couple fondateur, et prend un soin infini de la dignité de la matriarche Sarah.

 

Ce récit met en scène un Dieu universel, qui parle à tous et donne une pleine légitimité au pays des Philistins. Plus tard, Abimélek scellera une alliance avec Abraham et lui offrira son pays pour s’installer. Le pays promis est aussi en pays philistin. Abraham y séjournera longtemps. Abimélek deviendra même un frère pour son fils, Isaac.

 

… peut s’avérer fort sympathique de près ! (© Pixabay)

 

 

 

Apprendre à vaincre nos peurs

 

Malgré Abraham, la terre entière est au bénéfice de la bonté divine. Si Israël a une place spécifique, c’est parce que dès l’origine il est accompagné dans son histoire par Dieu, mais aussi soutenu par les bontés qui l’ont entouré. Ces récits disent ainsi la reconnaissance d’Israël d’avoir rencontré sur son chemin des étrangers qui ne sont ni des brutes, ni des ennemis, mais des collaborateurs inattendus et insoupçonnés de Dieu. Abraham a donc cheminé avec ses peurs et a appris, avec son Dieu, à faire confiance à l’autre.

 

Les récits évoqués ont été écrits à une époque tardive, quand la Judée et la Samarie appartenaient à l’immense Empire perse des Ve et IVe siècles av. J.-C, peu contraignant. Ces récits apprenaient à leurs premiers auditeurs un art de vivre différent avec les autres, une nouvelle façon de regarder l’histoire. Les ennemis d’hier, Égyptiens et Philistins, y sont présentés comme de charmants voisins, hospitaliers et disponibles, partenaires d’une promesse en marche.

 

Les Écritures légitiment la différence et disent combien son respect, son amour est essentiel à la vie. C’est en lisant autrement ces vieux passages que Dieu nous apprend encore à vaincre nos peurs ! L’apprentissage d’Abraham n’est-il pas d’une pertinence toute fraîche pour nos situations d’aujourd’hui ?

 

 

 

 

 

 

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