Esquisses sur la fraternité

Ce mot de fraternité, nous le connaissons tous, nous le voyons inscrit au fronton de nos mairies. Galvaudée, la fraternité mérite bien une redéfinition.

Fraternité, le troisième mot de la devise de la République française, est celui des trois dont on parle le moins. On ne s’appelle pas frères sur la voie publique, ni d’ailleurs dans le dialogue politique. Mais la fraternité est bien là, dans cette communauté de droits, de devoirs et de destinée. Communauté à laquelle bien des gens aimeraient appartenir, si l’on en juge par les files d’attente devant les portes de certains services officiels et devant celles aussi de la Cour Nationale du Droit d’asile.

 

On ne s’appelle guère frère ni sœur dans les communautés paroissiales chrétiennes. L’emploi du mot semble réservé à celles et ceux qui ont pris le voile, l’habit et prononcé certains vœux. Le mot apparaît dans les liturgies et les cantiques. Il apparaît aussi, implicitement, lorsqu’à l’unisson les fidèles prient Dieu comme « Notre Père… ». Mais quelles sont réellement les manifestations de la fraternité entre personnes ?

 

La fraternité est un a priori, qui ne prend en

 

compte aucune marque distinctive ni aucun discours

 

qui puisse exclure autrui du champ de l’humanité.

 

(© Commons wikimédia)

 

 

 

Répondre à un appel

 

Combien de temps fallut-il pour recruter, aux quatre coins de l’Europe, une petite armée destinée à venger l’honneur d’un homme ? Quelques minutes, plus la durée du voyage. Qui étaient ces hommes ? Les définir par leur nationalité d’origine ne suffit pas. Entre mer Noire et mer Caspienne, les liens du sang, de la famille et du clan priment sur tous les autres. Cette armée était une armée de frères.

 

Combien de temps fallut-il aussi pour former deux bandes, pour que ces bandes s’imprègnent chacune de la haine de l’autre, et que ces deux bandes décident d’en découdre ? Même à l’ère des réseaux sociaux, il faut un temps d’incubation. Envisagées sous l’angle de leur imaginaire commun et de leur engagement, ces armées de gamins sont des armées de frères.

 

Avec ou sans lien du sang, un frère est quelqu’un qui répond à un appel, sans hésiter, sans tergiverser et quoiqu’il puisse en coûter. Être frère, donc, cela coûte et parfois extrêmement cher. Votre frère vous intime de faire vôtre sa blessure, son honneur et sa vengeance. Votre frère peut aussi vous ordonner de faire vôtre sa faute et de vous accuser à sa place. Mais symétriquement, bien sûr, être frère, cela rapporte ; cela démultiplie vos propres forces.

 

La fraternité peut prendre d’autres aspects, totalement asymétriques. Le génocide des Tutsis du Rwanda du 7 avril au 17 juillet 1994 fut, dans l’histoire de l’humanité, celui qui supprima le plus d’êtres humains en un minimum de temps. Hutus et Tutsis vivaient en étroit voisinage. Après la destruction par la propagande de la fraternité des avoisinants, après le commencement des massacres, il se trouva des Hutus pour cacher des Tutsis. Actes fraternels, si nous voulons bien considérer que la fraternité est un a priori, qu’elle ne prend en compte aucune marque distinctive ni aucun discours qui puisse exclure autrui du champ de l’humanité. La fraternité ne s’intéresse pas non plus à ce que ses actes peuvent lui coûter, et moins encore à ce qu’ils peuvent lui rapporter. Dans les contextes de crise, dans les contextes génocidaires, se lèvent toujours des frères, protecteurs de leurs frères.

 

 

 

Une fraternité identitaire

 

La réalité sociale semble aujourd’hui devoir être, de plus en plus, découpée en une multitude d’identités particulières (origines ethniques, histoire ancestrale, orientation sexuelle, traumatisme, choix religieux, position sociale, etc.). Il ne cesse d’en apparaître de nouvelles, chacune exclusive de toutes les autres. Le propre de ceux qui appartiennent à telle identité, c’est toujours de dénoncer un tort subi, de réclamer une réparation et d’exiger une prébende. Fraternités du même, c’est un nom donné à ces identités. Nous pouvons nous demander ce qu’il pourra rester du paysage politique lorsque ce processus s’accentuera encore. N’y aura-t-il plus que des juxtapositions tactiques ? Le bien commun existera-t-il encore ? Une forme de fraternité subsistera-t-elle, conjugaison féconde si ce n’est harmonieuse des points de vue et des actes ? Exclura-t-on l’autre rien que parce qu’il est autre, ou verra-t-on encore en lui le frère, la promesse – si ce n’est de grandes conversions – du moins d’altérations suffisantes pour que se constitue un espace de vie commun ? Cela reste toujours à construire et les années qui viennent nous montreront ce qu’il en sera.

 

 

 

 

 

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