Le chemin met l’esprit en marche

Michel Paret est pasteur de l’Église protestante unie de France et grand marcheur (devant l’Éternel ?). Il livre, dans ce texte, son témoignage sur ce que le chemin et la marche mettent en mouvement dans sa vie spirituelle.
Le chemin met l’esprit en marche

La marche modifie lentement notre centre de gravité (© Patrick Peycru)

La Bible est un recueil de cheminements, de passages. Ces déplacements sont souvent symboliques, à l’image de ce texte d’Ésaïe : « Je ferai marcher les aveugles sur un chemin qu’ils ne connaissent pas, je les conduirai par des sentiers qu’ils ignoraient, je changerai les ténèbres en lumière devant eux » (Ésaïe 42.16, voir aussi 40.31). Le prophète Michée semble plus radical lorsqu’il écrit : « On t’a fait connaître, homme, ce qui est bien et ce que l’Éternel demande de toi : c’est que tu mettes en pratique le droit, que tu aimes la bonté et que tu marches humblement avec ton Dieu » (Michée 6.8). Dans ce cadre, marcher devient un exercice de fidélité au Créateur.

 

 

La marche fait rupture dans le rythme

 

Avec quelques années d’expérience et ayant partagé avec d’autres marcheurs, je peux dire que la marche modifie lentement notre centre de gravité. En marchant, on se met à aimer la terre, à apprécier son rythme. Dans une société de l’immédiateté, la marche, par sa lenteur, fait rupture. Elle est un acte politique dans un monde de vitesse. Des radicaux de tous poils, anarchistes, chrétiens, philosophes, ont élaboré leur pensée en marchant. Célèbre petit-fils et fils de pasteur, Friedrich Nietzsche a critiqué ceux qui ne marchent pas, disant : « Être cul de plomb, voilà par excellence le péché contre l’Esprit ! Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » (Le crépuscule des idoles, pensée 34). Ainsi s’opposent ceux qu’Arthur Rimbaud appelle Les Assis, qui « ont toujours fait tresse avec leur siège » (Les Assis, dans Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade), et les marcheurs.

 

Aujourd’hui la marche a le vent en poupe. Même si, lorsqu’un ami dit : « J’ai fait le GR 20 » ou « le Camino Francès », il y a fort à parier qu’il n’a fait que l’aller. Le retour a été effectué en train ou en avion… Le tourisme pédestre, les échappées de quelques jours, sont une première étape vers des sentiers de liberté. Et bientôt vous ferez la différence entre une sortie estivale et la marche comme mode de vie. C’est à l’épreuve de la durée que l’on distingue le marcheur du touriste, car « le chemin est une alchimie du temps sur l’âme » (Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée).

 

Dans la vie et dans la Bible, le chemin génère des rencontres et des transformations. Les pèlerins d’Emmaüs (Luc 24) rattrapés par le Ressuscité sont radicalement transformés. La vie et la société nous façonnent, mais après quelques jours de marche, des fardeaux qui nous collent à la peau se détachent l’un après l’autre. Alors cette marche prend une dimension spirituelle, régénératrice, voire même salvatrice ; ce pèlerinage devient « une longue prière effectuée par le corps » (David Le Breton, Éloge de la marche). Le chrétien, dans son mode de vie fidèle, est en marche à la suite de Jésus-Christ.

 

 

Apprécier une liberté volée par la société

 

On me demande quelquefois des conseils ou des avis… Pour marcher, recherchez le silence, la solitude. La marche à deux, c’est déjà un pique-nique. Lâchez l’iPhone, le lecteur MP3 et attendez une semaine avant d’aller dans une bibliothèque publique pour envoyer un courriel à vos proches. Bientôt, vous apprécierez une liberté que la société vous avait volée. Vous respirerez pleinement à nouveau, vous sourirez aux animaux dans les prés, vous écouterez les arbres. Marcher est une ascèse, un chemin de vie.

 

 

Les premiers jours sont souvent exaltants, surtout si le temps est au beau fixe. Les suivants nous permettent de prendre la mesure de notre corps, de nos choix de vie, de nous connaître et peut-être même de renaître à la vie. Comme le dit Jacques Nieuviart, « la marche est en cohérence totale avec le message de la Bible » (Jacques Nieuviart, Nomades).

 

 

Si vous ne pouvez partir, alors prenez le chemin à la suite de Robert Louis Stevenson, Élisée Reclus, Léon Tolstoï, Edward Abbey, Henry David Thoreau, la Bible… Marchez avec votre tête. Grand marcheur, Théodore Monod a écrit : « Je ne peux m’empêcher de penser que la foi est une recherche et qu’elle doit nous mettre en partance, faire de nous des marcheurs. […] Dieu ne se laisse pas toucher facilement. Il faut avoir une âme de nomade pour le trouver… »

 

 

S’autoriser à lâcher prise sur les habitudes

 

Ce que j’aime en marchant : le calme, les espaces et la proximité grandissante avec les forêts, les champs, les fleurs sauvages, les ruisseaux et les traces du passé. Il y a aussi l’inconnu et une certaine fragilité. J’aime aussi l’eau, le pain, le miel, mon sac, un vieux sweat-shirt qui m’apporte le confort et le souvenir d’un ailleurs molletonné. La marche m’expose au vent, à la fatigue, au silence, à l’émerveillement, qui permettent d’accueillir la nouveauté, de lâcher prise sur mes habitudes, mes préoccupations. Mais il y a aussi l’impact de l’homme sur la terre, les déchirures causées par les voies rapides, autoroutes et trains à grande vitesse…

 

 

Jusqu’à présent je marchais seul. Bientôt Walden, mon jeune chien, qui vient de passer le cap des 25 km, m’accompagnera. Nous pourrons ensemble partager ces déplacements lents et vivre des bivouacs.

#Dossiers #Le chemin : vers soi, vers l’autre

Nos titres

Échanges
Ensemble
Le Cep
Le nouveau messager
N°446 - juin 2020
Le Protestant de l'Ouest
Le Ralliement
Liens protestants
Paroles protestantes Est-Montbéliard
Paroles protestantes Paris
Réveil

À la découverte des protestants en région

Pour aller plus loin

Luberon : Sur la trace des Vaudois
Le chemin : vers soi, vers l’autre
Luberon : Sur la trace des Vaudois
Ce ne sont pas que des chemins, mais aussi des lieux à visiter dans le Luberon.
Des chemins protestants dans nos régions
Le chemin : vers soi, vers l’autre
Des chemins protestants dans nos régions
Plusieurs chemins de randonnée dans nos régions rendent compte de l’histoire du protestantisme en France et plus particulièrement de l’histoire de l’exil de protestants suite à la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Mais on y retrouve aussi l’histoire des Vaudois depuis le XVe siècle. Une belle occasion de découvrir à la fois les paysages de nos régions et ces pages d’histoire et de culture protestantes.
Parcours d’exception
Le chemin : vers soi, vers l’autre
Parcours d’exception
Des chemins traversent nos régions et mettent en évidence des paysages remarquables. Leurs difficultés demandent un certain entrainement physique pour partir à leur rencontre.
Plus de 1 000 kilomètres par an
En région
Plus de 1 000 kilomètres par an
Quand on demande à Michel Prat de parler de la marche, il devient intarissable. On découvre rapidement que, plus qu’un passe-temps, la randonnée est pour lui une véritable passion, voire un mode de vie. Si la marche est surtout synonyme d’effort physique, elle est aussi pour lui une recherche de sens. En avant ! Grimpons à sa suite les pentes abruptes de son parcours.
Marcher, c’est aussi protester
Le chemin : vers soi, vers l’autre
Marcher, c’est aussi protester
Par son occupation de l’espace, le marcheur témoigne de son existence. Il rencontre d’autres marcheurs. De marcheurs en marcheurs, la marche devient le lieu d’un engagement et d’une protestation.
Promenades remarquables
Le chemin : vers soi, vers l’autre
Promenades remarquables
De Saint-Jacques-de-Compostelle aux papes en Avignon, nos trois régions ont été marquées par de grands chemins de pèlerinage qui attirent aujourd’hui encore. Les motivations des « cheminants » sont de moins en moins religieuses, souvent spirituelles, parfois sportives. Les marcheurs sont en quête d'intériorité, de dépassement de soi mais aussi de partage. Ils relèvent un défi personnel ou veulent faire le vide.