Les descendants d’Ulysse

« Douce est la terre quand elle paraît aux yeux des naufragés ! » (Homère)

J’avais 17 ans quand j’ai dû choisir ce qui serait le reste de ma vie. Je pouvais rester dans un pays qui mourait de faim ou partir à l’aventure vers un pays que je ne connaissais que de nom. Trois semaines après, je prenais un vol Caracas-Paris avec ma vie entière emballée dans une unique valise. Je savais déjà que je ne verrais jamais le billet retour.

 

Samuel, étudiant sans billet retour (© Zakari Hachemi)

 

 

 

Je n’avais pas le choix !

 

J’aime bien penser que j’avais le choix, mais ce n’est pas vrai. On fuyait tous, les enfants du millénaire, vers l’aventure de notre vie : l’Argentine, le Royaume-Uni, les States ; pour moi, c’était la France. Nous étions l’armée achéenne qui partait reconquérir le futur et les opportunités qu’on nous avait volés. Personne ne savait – on n’avait pas l’âge pour comprendre – que ce moment allait définir le reste de notre existence. On laissait tout ce qu’on connaissait, notre langue, notre culture, notre famille et notre soleil, pour conquérir des ennemis qu’on ne soupçonnait pas : l’incompréhension, la discordance, l’isolement et l’hiver.

 

Aussi loin que je me souvienne, l’Europe était un rêve pour moi. Ceci reste vrai chaque jour. Dans les moments de silence entre deux trains, je me rends compte que je vis tout ce que j’avais imaginé.

 

 

 

Une lente transformation

 

L’aventure d’immigrer est ainsi un équilibre agressif, une transformation infiniment lente. Chaque jour, un déplacement vers une version de soi différente. J’oublie les mots de mon doux espagnol, mais je n’arrive pas à me faire comprendre quand je parle français. Je porte des manteaux, je m’habille différemment, mais ma peau fera toujours contraste.

 

Du combat constant, nous avons gagné le courage de saisir nos rêves dans des endroits qui cherchent à nous faire abandonner. Que ce soient les usines de Leicester, le désert entre le Pérou et l’Équateur, les concours d’admission aux grandes écoles, ou le cyclope Polyphème. Mais les victoires sont silencieuses : nous n’avons personne avec qui les partager. La mémoire et le téléphone sont peu de chose contre la distance.

 

Je n’appartiens à nulle part

 

Quand j’étais petit, j’ai entendu Don Mario Pietroniro dire qu’il n’appartenait à nulle part. « Ici j’ai toujours été l’Italien, si je retourne en Italie, je serai le Latino » disait-il. J’ai compris sur le moment, mais je le ressens maintenant. Je peux dire que je n’appartiens à nulle part. On navigue sur un océan inclément, en cherchant son nouveau « chez-soi ». Parfois quand on arrive sur un petit bout de terre, un ressenti au fond de soi se réveille. On rencontre quelqu’un, on découvre un paysage, on entend une chanson lointaine, et on se dit : « C’est un peu comme chez moi. » Et on reste, un jour, deux mois, quatre ans. Jusqu’à ce que ça soit le temps de reprendre la mer pour chercher un endroit qui n’existe peut-être pas : l’endroit auquel on appartient.

 

Nous sommes les descendants d’Ulysse, maudits pour l’éternité à errer autour du monde entier en cherchant notre maison, mais avec le droit de garder tous les trésors que nous arrivons à saisir en route.

 

 

 

 

 

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