Mark Alizart, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la pop culture ?
– Ma formation intellectuelle s’est faite à une époque (les années 1990) marquée par un vif retour à l’ordre. Pour des gens comme Alain Finkielkraut, Gilles Lipovetsky ou Jean Baudrillard, la pop culture était la preuve du déclin esthétique et moral de notre civilisation qu’il fallait impérativement abattre pour restaurer l’Occident dans sa grandeur. Or, je trouvais ces discours suspects de cacher d’autres intentions moins avouables, à savoir la remise en cause d’avancées sociétales qu’on peut considérer comme «?pop?» parce qu’elles coïncident avec l’explosion de la pop musique dans les années 1960?: l’amour libre, la fin du couple patriarcal, le droit de disposer de son corps, le multiculturalisme, etc. Défendre la pop culture, selon moi, c’était défendre tout cela, c’est-à-dire la démocratie libérale au sens large, sans être dupe de ses manquements bien sûr, mais en étant encore moins dupe des promesses de lendemains qui chantent ou de, nostalgiques retours au passé.

Le critique d’art Mark Alizart, fondateur de la Pop théologie
(© Hannah Assouline@wikimedia commons CC4.0)
Pour vous, qu’est-ce que la pop culture ?
– La pop culture est la forme que la culture a prise à l’époque de la reproduction mécanique de l’œuvre d’art, pour parler comme Walter Benjamin. À partir du moment où les œuvres d’art peuvent être produites en masse, et donc consommées en masse, elles deviennent de facto «?pop?», c’est-à-dire populaires au sens étymologique du terme. Le cinéma, la photographie, la chanson de variétés en sont des exemples. Mais, la métamorphose des arts remonte à bien plus loin que le xixe siècle et à l’invention du cinématographe ou du phonographe. À certains égards, la pop culture commence avec l’imprimerie de Gutenberg. Les premières affiches, les premiers posters, les premières bandes dessinées même?: tout cela date du xve siècle. Notre culture visuelle est ainsi beaucoup plus pop qu’on ne le pense, y compris là où on l’en croit exempte. Même Cranach, qui a peint La Loi et la Grâce, dessinait des tracts, représentant le pape caricaturé en Antéchrist chevauchant la Bête de l’apocalypse, qui étaient diffusés à des milliers d’exemplaires.
Dans votre livre, Pop théologie, sorti en 2015, vous écrivez que notre société, les loisirs, la consommation, doivent leur forme à la religion, et tout particulièrement dans sa forme protestante décrite par Max Weber. Pourquoi ?
– Ce que manquent les critiques de la pop culture est effectivement sa dimension religieuse, et même ascétique. Qu’on parle de mode, de sport ou de musique, la société des loisirs et de la consommation est loin d’être une société purement hédoniste (recherche du plaisir). S’infliger de faire du jogging, dépenser ses économies pour une paire de bottes ou prendre le risque de brûler sa peau au soleil pour paraître bronzé, ça n’a rien d’hédoniste. C’est sous le signe de la performance et du sacrifice (fût-il uniquement financier) que s’inscrivent ces activités. On sculpte son corps en faisant du sport. Comme le mot de «?bronzage?» l’indique, on tente de se rendre semblable au bronze en prenant le soleil. On croit qu’en portant une paire de bottes de créateur, on incorpore quelque chose de la présence réelle du Créateur. Alors bien sûr on peut dire que la religion en question est païenne, qu’il s’agit d’une version moderne du culte du Veau d’or ou des sacrifices incas, ou encore de la foi d’une secte. Mais, Weber a affronté les mêmes critiques quand il a travaillé sur le capitalisme. Les sociologues de son époque ne voyaient pas autre chose dans le capitalisme qu’une survivance de l’auri sacra fames romain, la «?folie de l’or?». Or, Weber a montré qu’il n’en était rien. Le capitalisme devait bel et bien sa forme à l’éthique du travail propre au protestantisme qui commande de réaliser sa foi dans le monde en travaillant et de ne pas jouir des fruits de son travail, ce qui ouvre la voie à leur accumulation. La même chose peut être dite de la société du loisir et de la consommation. Elle n’aurait aucun sens si chacun d’entre nous ne se vivait comme une petite entreprise qu’il doit optimiser et faire prospérer. Du reste, si on revient aux sources les plus anciennes de la pop culture, on voit que la Réforme n’est jamais loin. Si Cranach utilise l’imprimerie de Gutenberg, c’est pour diffuser la parole protestante. Le protestantisme, en tant qu’il est la religion du salut pour tous, va de pair avec la question de la diffusion de la parole de Dieu à tous. La possibilité d’offrir la Bible à tous les foyers, que l’imprimerie autorise, marche main dans la main avec le projet luthérien de rendre la parole de Dieu accessible en langue vulgaire. La Bible traduite en allemand est la première œuvre pop de l’histoire. Tout comme sont «?pop?» les chorals protestants conçus par Luther pour être chantés par tous au temple – homme, femmes et enfants, et dans leur langue – pas seulement par les moines en latin. Dès lors que le Réformateur a fait tomber le jubé dans les églises, il a aboli la distinction entre le clergé et les laïcs, la High Church et la Low Church comme on dira plus tard dans l’Angleterre des frères Wesley. C’est un geste d’une radicalité inouïe qui a eu des conséquences politiques immenses dont les révolutions libérales anglaises et américaines, conduites par des Puritains, furent l’apothéose, avant la Révolution française. On le voit donc, il y a bien un lien étroit entre pop culture, foi protestante et démocratie libérale. Dès lors qu’on s’attaque à l’un, c’est souvent qu’on cherche à s’attaquer aux deux autres.
Pour que ce soit concret pour nos lecteurs, pouvez-vous donner des exemples ?
– Eh bien, on peut prendre quelques exemples protestants justement. Le nudisme ou le scoutisme, les ancêtres de nos bains de mer et de nos colonies de vacances, sont nés dans l’Allemagne protestante de Bismarck. Le sport moderne, celui qui a la santé pour but, pas la compétition, est inventé par des pasteurs qui travaillent pour la Young Men’s Christian Association (la célèbre «?YMCA?» chantée par les Village People) dans l’Angleterre victorienne du xixe siècle. On appellera d’ailleurs longtemps le sport le «?christianisme musculaire?». La première équipe de football anglaise s’appelle les «?Corinthiens?» parce que dans L’Épître aux Corinthiens, Paul dit qu’il faut prendre soin de son corps comme on le ferait du temple de l’âme. Encore aujourd’hui, l’équipe première de foot de la ville de São Paulo (Saint Paul) s’appelle Les Corinthiens… De même, c’est un protestant anglais, John Lubbock, qui invente les congés payés, 60 ans avant le Front populaire, pas pour que les ouvriers puissent se la couler douce, mais au contraire, pour qu’ils puissent travailler mieux, car Lubbock se représente leur temps de loisir comme un temps pour l’apprentissage.
Au final, quel rôle donnez-vous à la religion ?
– Je ne suis pas croyant à titre personnel, mais je nourris beaucoup d’intérêt pour la religion parce qu’elle cristallise les aspirations et les fantasmes des civilisations à chaque moment de leur histoire. Or je suis convaincu qu’on ne vit pas dans la réalité. On vit dans la représentation qu’on se fait de la réalité. La réalité n’est qu’une fiction qui a «?pris?» – comme une mayonnaise – à force d’être crue. C’est d’ailleurs une idée très protestante. Luther disait que le divin est créé par la foi («?creatrix est divinitatis?»). Certes, il ajoutait?: «?pas en réalité, mais en nous?» («?non in substantia Dei, sed in nobis?»). Mais à cette nuance près, qui lui a sans doute permis de ne pas être brûlé vif, je pense qu’il a raison?: la foi est créatrice du monde.
