On présente généralement nos Églises luthéro-réformées comme des « Églises de multitude » (ou des Églises « multitudinistes »). Cela ne veut pas dire que des foules se pressent au culte le dimanche matin… Mais cela signifie qu’à la différence des Églises dites « de professants » (les Églises évangéliques), elles accueillent comme membre toute personne qui se présente, sans exiger d’elle une confession de foi personnelle, ni un témoignage public de son cheminement et de sa conversion. Être membre de l’EPUdF n’est conditionné par aucun prérequis d’ordre doctrinal ou spirituel. Il suffit, en quelque sorte, d’être bien intentionné : d’être intéressé par ce que cette Église propose, de chercher à la connaître, et d’être prêt à cotiser (comme dans toute association)…
Accueil inconditionnel
Cette pratique de l’hospitalité inconditionnelle repose sur des convictions théologiques : Dieu nous aime chacune et chacun, sans aucune exclusive. Qui que nous soyons, d’où que nous venions, quelle qu’ait été notre vie jusqu’ici, et où que nous en soyons aujourd’hui avec le Seigneur, nous sommes accueillis et bienvenus auprès de lui. L’Église manifeste donc par son ouverture l’accueil sans conditions dont nous bénéficions de la part de notre Père céleste. De même, l’on ne saurait refuser la Sainte Cène à quiconque, puisque Jésus lui-même l’a accordée à Judas, sachant très bien ce qu’il se préparait à faire. Cet accueil tous azimuts est une chance incommensurable pour nos Églises. De nouvelles personnes apportent un souffle vivifiant, un bol d’air frais, une ouverture sur des horizons insoupçonnés. Je pense à ces familles de réfugiés, qui arrivent avec leur histoire et leur culture, à ces marginaux fracassés par la vie, à ces chercheurs de vérité adeptes du turn-over ecclésial, à ces couples queer… Selon un récent sondage, 18 % des membres des Églises luthéro-réformées sont des néo-protestants : comment ne pas se réjouir d’un tel renouveau, meilleur antidote qui soit contre la nécrose de l’entre-soi ? Mais en même temps, ces recompositions bousculent aussi les protestants de souche.
Imposer ou accompagner ?
L’hospitalité inconditionnelle est en effet un défi autant qu’une opportunité. Une épreuve autant qu’une occasion favorable. Pour le dire avec le grec du Nouveau Testament, une « krisis » (une crise) autant qu’un « kaïros » (une chance à saisir). C’est cette ambivalence qui constitue le principal enjeu de l’avenir de nos Églises. Il s’agit de savoir si chacun peut croire et faire ce qu’il veut dans l’Église ou s’il y a des régulateurs, et lesquels. Quels sont les principes doctrinaux et éthiques non négociables avec lesquels il n’est pas question de transiger ? Quelle place pour le syncrétisme, les prières de délivrance, la croyance en la réincarnation, des convictions d’extrême-droite ou le polyamour ? On sent bien, avec ces quelques exemples choisis pêle-mêle, que nous sommes sur la corde raide. Pour certains, telle opinion ou conduite relèvera de la vie privée et ne regarde pas l’Église ; pour d’autres, elle sera un empêchement à la communion fraternelle ; pour d’autres encore, il importe d’accueillir sans limites, mais de tabler sur la prédication et sur la catéchèse d’adultes (par exemple à partir de la déclaration de foi de l’EPUdF, prise comme précieux régulateur) pour accompagner l’évolution de chacun et faire ainsi bouger les lignes.

ici, le baptême de François Simon, entouré de la communauté
du Nord-Isère
