Un étrange cadeau

Nous avons placé au cœur de notre bouquet de témoignages d’étonnement et de joie une histoire bien connue, racontée ici avec un autre regard, comme un décalage… Mais chut ! Il faut la lire attentivement et jusqu’à la fin…

Il fait soleil, il fait chaud, si chaud dans cette étendue désertique. Trois hommes avancent péniblement et la lumière rend leurs yeux presque aveugles. Les chameaux soulèvent le sable désespérément fin. Ils sont chargés de montagnes de bagages et des étoffes chamarrées débordent des attelages. Leurs vêtements trop riches encombrent les hommes et les voilà transpirants et essoufflés au milieu des odeurs acides des bêtes et de la poussière de sable. Ils sont trois, deux très vieux mages, perclus de rhumatismes, et un jeune apprenti astrologue. Les deux plus âgés se laissent bercer au rythme lent de leur monture nonchalante. Ils sont fatigués et grommèlent contre leur sort. Le plus jeune, grimpé sur un modeste mulet, fredonne un air joyeux. Parfois il saute et court dans le sable quand les deux vieux mages sommeillent. Quel paradis pour lui !

 

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Mais que font les deux vieux mages dans ce désert inondé de soleil ? Rien de plus étranger à ces hommes que cette lumière aveuglante ! Le jeune apprenti le sait bien ! Ses compagnons de route sont des êtres de l’ombre. Combien a-t-il passé de nuits à les seconder, lui qui aime tant la lumière ? Ce sont des astrologues, des savants, des mages célèbres. Leur vocation est de lire dans la course erratique des étoiles et de prédire l’avenir. Seule la faible lueur de leur lampe à huile les éclaire quand ils sont penchés sur leurs livres, le regard aiguisé et les sourcils froncés. Parfois ils déplient péniblement leur vieux corps voûté pour épier les moindres mouvements, persuadés qu’au ciel sont écrites les destinées humaines.

 

(© Lucile)

 

 

 

Mais voici qu’un beau jour, ou plutôt une nuit, est apparue une nouvelle étoile. Non pas une vulgaire petite étoile, non pas une étoile filante qui passe trop vite pour qu’on ait le temps de l’observer. Non ! Une grande et belle étoile, bien incrustée au milieu du ciel. Une étoile magnifique, si resplendissante que les vieux mages ne tiennent plus en place ! Ils en oublient leurs rhumatismes et abandonnent leurs vieux grimoires pour rester des heures à la lucarne, les yeux rivés sur ce signe inouï. Jamais ils n’en ont contemplé de pareille… On dirait même qu’elle se met en mouvement ! Mais oui, elle glisse doucement vers l’occident, comme une invitation au voyage. Ils se frottent les yeux : elle semble leur faire signe, les provoquer. Vers quel pays, quel palais se dirige-t-elle ? Ils en sont persuadés : elle doit annoncer un événement extraordinaire ! Oui, c’est certain, cet astre annonce l’avènement d’une nouvelle ère, une naissance qui va bouleverser le monde.

 

 

 

Voilà pourquoi un matin, ils se mettent en chemin, presque sans réfléchir, dans le sillage de l’étoile. Quelle folie ! Ils ne savent même pas en quel pays, en quel palais va naître l’enfant tant espéré. Ils quittent le sol rassurant de leur pays natal, en Orient, et les voilà perdus au milieu du brouhaha des hommes et des bêtes mêlées. Il fait soleil, il fait chaud, si chaud dans cette étendue désertique… Quelle folie ! Et pourtant une certitude les guide : leurs calculs savants leur ont prédit l’avènement d’un nouveau roi pour le monde. Tout concorde. Et le petit jeunot, qui n’a pas eu son mot à dire, est d’accord. Du moment qu’on voyage, il est heureux. Il est vêtu légèrement, point de malle pour l’encombrer. Rien ! Une barbe naissante ombre son visage juvénile et un sourire se devine sur ses lèvres. Il rit de ces vieux mages qui transpirent sous leurs lourds vêtements, tout encombrés de leur savoir et de leurs vieux grimoires… ils auraient bien mieux fait de rester chez eux, dans le confort de leur vieux palais. Lui, le fugitif, l’exilé, n’a plus de maison depuis que ses parents sont morts et que son oncle l’a chassé. Alors il est parti à la rencontre du nouveau roi prédit par l’étoile sans se poser de questions, plein d’espoir et de jeunesse. Son seul bagage ? Un peu de myrrhe, un peu de cet onguent qui accompagne les morts, ultime souvenir de ses parents défunts.

 

 

 

Enfin au bout, tout au bout du désert, l’étoile s’est arrêtée et les vieux mages ne s’étonnent pas de voir une pauvre étable. Graves et heureux, ils descendent de leurs montures et préparent leurs présents. Demain, à l’aube, ils les déposeront au pied de l’enfant divin. Ils ont tout prévu : de l’or d’abord, comme il se doit pour honorer un roi ! Le vieux mage extrait de ses bagages le précieux métal avec des gestes précautionneux et ravis. L’or brille comme une étoile dans les reflets du feu de camp. Le second mage a choisi l’encens. Fier de son choix, il le respire longuement. Son expérience et ses calculs ne peuvent le tromper : non seulement le nouveau-né sera le roi du monde, mais sa naissance est divine. Seul l’encens, parfum réservé aux dieux, est digne de cet être exceptionnel annoncé par l’étoile ! Groupés autour du feu, au milieu des bagages et des bêtes, les vieux mages exhibent leur cadeau et palabrent fièrement.

 

 

 

Mais le jeune astrologue s’éloigne du groupe et se recroqueville dans sa pauvre couverture. Depuis quelques jours il s’est assombri ! Le sourire a disparu de son visage et ce soir il s’est éloigné du campement. Il regarde l’étoile, au ciel, si proche et si lumineuse et il ne trouve pas le sommeil… Quel cadeau offrir au nouveau-né ? Quel cadeau offrir à cet enfant qu’il a cherché avec tant d’enthousiasme ? À quoi bon cette longue route ? Il contemple ses mains vides puis se recroqueville… L’instant tant attendu est arrivé et il se trouve si démuni ! Au loin le son d’une flûte parvient à ses oreilles. Ce sont les bergers qui les ont rejoints et veillent sur leur troupeau. Même ces pasteurs, si pauvres, ont préparé un présent : de petits agneaux qui bêlent. Lui n’a rien, rien que la myrrhe, sève des arbres de son pays, larmes qui coulent de leurs troncs, parfum des bois de son enfance. Rien que la douleur de sa solitude et le tourment d’une nuit inquiète.

 

 

 

Alors quand l’aube dessine les contours de l’étable, quand tous s’avancent en silence pour ne pas réveiller le bébé, le jeune astrologue se fige. Il voudrait bien partir ou mourir de honte et de solitude, mais il est emporté par le flot de tous ces gens venus adorer Emmanuel. Tapi dans l’ombre, caché par les lourdes parures des vieux mages, il regarde l’enfant et l’enfant s’éveille, le regarde. Et son regard est si captivant qu’il s’avance. Sans réfléchir, il ouvre ses mains et dépose au pied de la crèche la myrrhe, son unique trésor. S’il se retournait, il lirait dans les yeux de ses compagnons la stupéfaction : pourquoi offrir au bébé si vivant ce qu’on offre aux morts ? Ils ne comprennent pas. Mais le bébé gazouille et le jeune mage a des étoiles dans le cœur. Pour lui désormais, Jésus est celui qui triomphe de toutes les morts.

 

 

 

 

 

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