Une logique à respecter

Quand un protestant entre dans une église, une synagogue, une mosquée, il remarque des détails, s’étonne, compare avec ce qu’il connaît, recherche le sens de telle partie du mobilier. Quand il entre dans un temple, il peut être surpris par la forme particulière d’une chaire, la place d’une table, la disposition des bancs. Mais il se sent malgré tout chez lui, dans un univers familier. Ce n’est bien souvent qu’à l’occasion du réaménagement d’un temple ou de la construction d’un nouveau lieu de culte que les questions pratiques arrivent, dont la réponse nécessite une réflexion théologique : que mettre, où, et pourquoi ?

La Réforme a eu pour but de réformer l’Église et non d’en fonder une nouvelle. Elle a donc remis en forme le déroulement du culte et l’aménagement des espaces qui lui sont destinés. Chaque fois que c’était possible, les édifices cultuels à disposition ont été réorganisés. De nouveaux temples n’ont été construits que dans les régions où la Réforme ne s’était pas imposée à l’ensemble de la population, comme en France. Toutefois, dès l’extrême fin du XVIsiècle, le besoin s’est fait sentir de construire de nouveaux temples, même en plein contexte protestant. Mais qu’il s’agisse d’églises adaptées aux exigences du culte réformé ou de nouveaux temples, la logique de leur aménagement intérieur a répondu aux mêmes exigences : ce sont des lieux de prière, de chant, d’écoute de la prédication, de célébration de la cène, de baptêmes, de mariages (jusqu’au XIXe siècle, les obsèques n’avaient en général pas lieu dans des temples).

 

La chaire

 

Le protestantisme est une religion de la parole vive, c’est-à-dire prêchée à haute et intelligible voix, qui doit pouvoir être suivie dans les meilleures conditions d’écoute et d’attention possibles ; la chaire s’est donc imposée d’emblée comme un élément majeur du dispositif liturgique. Pour être bien compris, le prédicateur doit être bien audible, ce qui implique des exigences d’ordre acoustique. Il doit être aussi bien visible de tous, y compris des fidèles situés dans les derniers rangs de l’assemblée, et donc en position surélevée par rapport à eux, sur une estrade ou dans une chaire. Les abat-voix de jadis devaient contribuer à cette meilleure diffusion de la parole prononcée en chaire ; mais ils symbolisaient aussi, par leur effet de couronnement, la dignité royale, non du prédicateur, mais de la Parole prêchée.

 

©Lucile

La table du repas

 

La tradition luthérienne a maintenu l’usage d’autels : Luther disait que leur présence, face aux fidèles « conserve la mémoire du Christ ». Les réformés ont préféré suivre l’exemple de Zwingli qui insistait sur le fait que la cène est d’abord un repas qui, même symbolique, est pris en communion avec le Christ et manifeste la foi de ceux qui y participent. Cette conception a entraîné l’usage d’une table, les réformés s’ingéniant à faire en sorte qu’elle n’ait en rien l’apparence d’un autel. À Zurich, Zwingli avait même insisté pour que la cène soit célébrée avec des plats et des coupes de bois, soit le type de vaisselle en usage dans les familles les plus modestes.

 

Les fonts baptismaux

 

Dans les églises médiévales, les fonts baptismaux étaient d’ordinaire situés à l’extrémité occidentale de l’édifice, à l’opposé du chœur et du maître-autel. La Réforme luthérienne les a presque toujours déplacés dans la proximité immédiate de l’autel et de la chaire pour que le baptême soit vu de tous. Pour une raison que je n’ai pas réussi à repérer, les réformés du monde latin, donc de la francophonie, ont abandonné d’emblée l’usage des fonts baptismaux. Ils les ont remplacés par celui d’une aiguière déposée sur la table de communion ou apportée à cet effet par les parents du baptisé. Des fonts baptismaux n’ont commencé à faire leur retour qu’au début du siècle dernier. Doivent-ils faire pendant à la chaire de part et d’autre de la table de communion ? Cette logique spatiale me semble sujette à caution dans des lieux dévolus à la religion de la Parole vive.

 

Les vitraux

 

Au moment de la Réforme, le premier souci a été de laisser entrer dans les temples un maximum de lumière du jour. C’est seulement vers la fin du XIXe siècle que, sous l’influence du romantisme, on s’est mis à doter certains temples de vitraux, avec l’inconvénient majeur de rendre nécessaire le recours à un éclairage électrique, même de jour. On peut aujourd’hui se demander si la règle, quand c’est possible, ne devrait pas être de se contenter de la lumière du jour, tout comme on peut éviter le recours à l’artifice de micros quand les dimensions ou l’acoustique des lieux le permettent.

 

La disposition des fidèles

 

Celle dite « en autobus » me semble ne pas correspondre vraiment à l’esprit du culte protestant. À Treytorrents, dans le canton de Vaud (Suisse), l’ancienne église du XVe siècle conserve l’organisation mise en place au moment de la Réforme : la chaire est adossée à la voûte qui marque l’entrée de l’ancien chœur où des rangées de bancs ont été installées face à elle. Des rangées face à la chaire, dans le sens de la longueur et face au chœur dans la nef complètent le dispositif. C’est à bien des égards celui que l’on retrouve au temple de l’Oratoire du Louvre à Paris, ancienne chapelle royale mise à disposition des protestants en 1811. Les temples construits spécifiquement pour le culte réformé correspondent encore souvent à ce dispositif que j’ai proposé d’appeler « quadrangle choral réformé » : soit dans le sens de la longueur de l’édifice, soit dans celui de sa largeur, les bancs sont disposés en carré autour de la chaire et de la table, avec de part et d’autre de cette dernière, face à l’assemblée, des sièges réservés jadis à des notables.

 

En cas de besoin, le culte peut évidemment être célébré n’importe où et dans n’importe quelles conditions. Mais en temps normal, il vaut tout de même mieux qu’il le soit dans de bonnes conditions.

 

 

 

 

 

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