Une année pas comme les autres

Une jeune famille, avec deux enfants, a conçu l’audacieux projet de partir avec un voilier sur l’Atlantique nord, vers les Caraïbes, en ménageant de longues escales dans les îles, avant de revenir. Un an de voyage… Une aventure sans fin ?

Éléonore et Thomas Clerc et leurs enfants, Olivia et Augustin (9 et 7 ans), ont quitté le port de Corbières, à Marseille, le 27 août 2020 et à leur retour, à la fin de l’été 2021, ont laissé le bateau à l’Estaque.

 

Avant le départ, ce fut une année de préparation du voilier, de tests et de prévisions de la vie quotidienne, en pleine pandémie. Thomas, le père, est régatier et connaît son affaire. Partir du sud de la France, rejoindre l’océan et faire la traversée aller et retour, ça a été plus de 12 000 milles, soit presque 23 000 km, sur Vagabond, un bateau de 12 m : les Baléares, Gibraltar, les Canaries, Madère, le Cap-Vert, puis la traversée jusqu’aux Caraïbes, où ils ont séjourné ici et là.

 

Une aventure, oui, parce que si la navigation s’est déroulée sans gros problème, selon eux, ils ont quand même connu des jours de violent vent de face et de forte houle.

 

Après le huis-clos du bateau, les escales sont bienfaisantes (© Famille Clerc)

 

 

 

Un autre rythme

 

Vagabond ne voguait pas seul sur l’océan. Les Clerc ont fait la traversée aller avec six autres bateaux, plus ou moins proches, dont ils avaient des nouvelles tous les jours. Ces voyageurs embarqués avaient ce même mode de vie, une même vision : « Le lien et la solidarité entre voyageurs étaient immédiats. On s’invitait, les enfants étaient heureux de se faire des amis… » Beaucoup de rencontres et autant d’adieux ! Mais parfois les amis d’une étape se sont retrouvés et certains ne s’oublieront plus.

 

Chaque escale les introduit dans un univers différent : coup de cœur pour le Cap-Vert, par exemple, ou étonnement devant ces îles des Antilles, chacune singulière. « Dans les Caraïbes, le rapport au temps est cool, commente Éléonore. Pour nous, il fallait aller vite, profiter, on n’avait que 3 mois sur place… Finalement, on a adopté le rythme de là-bas ! On s’est rendu compte à quel point la chaleur ralentit tout. On a découvert aussi que “s’ennuyer” permet de mieux penser, de se recentrer sur les choses essentielles. »

 

 

 

La beauté du monde

 

La jeune mère revient plusieurs fois sur des « moments de grâce » : la beauté de la mer, du ciel, des volcans, l’eau turquoise sur 1 à 2 mètres de profondeur, à perte de vue. La rencontre bouleversante avec une femelle dauphin qui attendait un bébé…

 

Mais quel contraste avec les préjudices visibles causés à un tel environnement. « Parfois, on a été frappé par l’état des plages, déplore Éléonore. Ce n’est pas un jugement, mais on a senti sur certaines îles qu’il n’y avait pas de sensibilité écologique. Les personnes de classe moyenne consomment et jettent, parce que c’est une preuve de richesse. »

 

Dans un filet spécial fourni par une association, les enfants ont récupéré dans l’eau des micro-plastiques. Partis avec l’idée de sensibiliser Olivia et Augustin, la motivation de leurs parents n’a fait que se renforcer, pour protéger la planète et ses habitants et vivre plus sobrement.

 

L’école à bord, c’était 2 ou 3 heures le matin, mais aussi tellement de découvertes, sur tous les plans ! « Cela nous a permis de mieux connaître nos enfants, de voir comment ils travaillaient. Certaines familles rencontrées avaient choisi de ne pas faire d’école. Nous, on avait besoin de garder un cadre ». Sur le bateau, il y a même eu des séances de caté…

 

 

 

Sur l’eau

 

Ces aventuriers des Caraïbes ont su communiquer leur magnifique expérience : dans leur blog, Éléonore raconte chaque étape de leur voyage avec talent, des textes accompagnés d’une multitude de photos et vidéos. Quelques extraits, sur la traversée de l’océan :

 

 

 

« (…) C’est LA transat, notre navigation la plus longue, celle qui marque le moment fort de notre voyage, celle qu’on appréhendait tous un peu (ou beaucoup), celle pour qui les assureurs nous ont enquiquinés, celle pour qui nos proches se sont inquiétés, nous en ont voulu aussi, celle qui nous a fait douter de nos capacités.

 

(…)

 

Avec des alizés bien installés qui soufflent toujours dans le même sens à 2-3 dizaines de degrés près, des bons fichiers météo et une électronique classique pour de l’hauturier, on a souvent l’impression, j’ose le dire, d’être sur l’autoroute ! 

 

(…)

 

On ne croise personne, c’est un véritable auto-confinement volontaire, pas âme qui vive mais l’esprit en alerte : on est toujours à l’écoute, les sens en éveil, exacerbés, pour assurer la bonne marche du bateau, à épier le moindre bruit suspect ou l’imperceptible vibration, à réagir dès qu’un paramètre de notre environnement évolue, le vent qui forcit, la houle qui se creuse, le ciel qui s’assombrit… »

 

 

 

La vie normale ?

 

« Évidemment, on vit normalement, on en oublie même parfois être à bord d’un bateau.

 

On cuisine des bons plats, on lit, on fait l’école des enfants, on joue, on décore le bateau pour Noël, on fabrique des avions en papier, les santons de la crèche, on écoute de la musique à tue-tête, on joue du djembé ou de la flûte, on envoie des mails à la famille, aux amis, aux bateaux copains qui sont devant et derrière nous, on prend sa douche et on la savoure, on dort… mais sans s’en rendre compte, on n’est jamais complètement à 100 % à ce qu’on fait, il reste toujours une attention pour le bateau, ses mouvements, ses sons, ses odeurs aussi.

 

(…)

 

On a eu de grands débats philosophiques avec les enfants sur la liberté de penser, d’agir et ses restrictions (aucun rapport avec l’actu française…), l’amour de Dieu, le bien et le mal, la couleur de l’eau de la mer ainsi que la rondeur de la terre… »

 

 

 

Plages, ports, plongée, animaux de mer et de terre, fruits colorés, apéros partagés, amitiés, randonnées, villes et villages… en illimité, ou presque ! Ces sensations et ces fortes émotions, ces rencontres humaines, elles ont poursuivi leur chemin intérieur, une fois qu’ils ont rejoint la terre ferme. Mais retrouver le rythme des citadins européens a été difficile.

 

 

 

Un choc

 

Pendant un an là-bas, tous les quatre ont fait « l’expérience de la bonté de l’humanité », témoigne Éléonore. De retour en France, la famille retrouve avec joie ses proches, bien sûr, mais aussi une drôle d’atmosphère avec des consignes sanitaires, des débats clivants, et bien d’autres choses qui les attristent. « Nous savons que nous avons de la chance, mais ça n’a pas été facile. Les enfants ont été choqués par l’accueil à l’école, ma situation professionnelle s’est dégradée. Il y a eu une sorte de dissonance. On nous a même dit : vous n’êtes plus adaptables ! » Les enfants ont changé, constatent leurs parents : « C’est vrai, ils ont acquis un esprit critique, ils sont plus autonomes. »

 

Alors, ce voyage, interrogent-ils, doit-il rester une expérience hors du quotidien ? Ou est-ce bien leur vie, la vraie vie, celle qui doit se poursuivre, de quelque manière que ce soit ?

 

 

 

 

 

 

 

Blog : jumpthewave.home.blog

 

 

 

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