Une citoyenneté séparée de la religion

L’Égypte est un berceau du christianisme. La foi chrétienne y a connu des périodes difficiles, avec des persécutions, des églises détruites… Aujourd’hui, la situation change. Thomas Wild, ancien directeur de l’Action chrétienne en Orient (ACO), fait le point avec nous.

La présence des chrétiens en Égypte est ancienne. À quand remonte-t-elle ?

 

– On peut dire qu’elle est contemporaine du début du christianisme. Avec la prise de Jérusalem par l’armée romaine, les chrétiens se sont disséminés. Il y a une très vieille tradition qui dit que c’est l’évangéliste Marc qui est allé en Égypte. D’où la cathédrale Saint-Marc au Caire.

 

 

Et les protestants ?

 

– Les premiers missionnaires arrivent en 1853. Ils sont issus de l’Église presbytérienne américaine. En arrivant dans le pays, ils ne souhaitent pas implanter une nouvelle Église. Ils souhaitent plutôt participer au réveil de l’Église copte orthodoxe. Ce « réveil » n’est pas allé sans résistances. Même si ce fut un succès puisque l’Église orthodoxe égyptienne a beaucoup appris de la mission presbytérienne, au niveau de la catéchèse, par exemple. Mais les résistances ont mis à mal le projet initial, et la mission américaine a fini créer son Église presbytérienne appelée le Synode du Nil ou Église presbytérienne d’Égypte. Le travail de cette mission a été considérable et a fortement contribué à l’augmentation du nombre de protestants, qui sont plus nombreux que les catholiques.

 

© Eloïse Deucker

 

 

En Égypte, le protestantisme est diversifié…

 

– Il y a seize dénominations protestantes reconnues en Égypte. Il faut dire que le protestantisme est en expansion. Il offre une alternative moderne à l’orthodoxie, souvent perçue comme rétrograde. La plus grande Église protestante est le Synode du Nil. Elle compte 1 000 paroisses et annexes, et 400 000 à 500 000 membres. Elle est membre du Conseil œcuménique des Églises. C’est un protestantisme vivant, moderne qui tente actuellement de mieux s’organiser afin d’être plus visible. Pour cela, cette Église congrégationaliste s’est dotée d’un bureau au Caire, avec un secrétaire général. Ensuite, cette Église fait un travail remarquable sur le plan médical et social avec une ONG impliquée dans de multiples domaines. C’est un des plus gros employeurs de l’Égypte ! Enfin, sur le plan de la théologie, l’Église est certes fondamentaliste, comme la faculté d’ailleurs, mais il y a des ouvertures très intéressantes. Par exemple, en partenariat avec la Faculté, nous fournissons chaque année la traduction d’un livre de théologie francophone. Les responsables sont conscients qu’il faut sortir d’une lecture littéraliste de l’Écriture et nous sommes conscients que des livres trop marqués par la « théologie libérale » feraient scandale. C’est dans cette double approche que nous avons traduit Daniel Marguerat, Pierre Prigent (sur l’Apocalypse) ou Antoine Nouis, qui est considéré là-bas comme un « libéral » acceptable. Le prochain livre traduit sera celui dirigé par Élisabeth Parmentier : Une bible des femmes. Ce livre à voix multiples, avec des articles venant de plusieurs continents, devrait être bien accepté.

 

 

Quel est le lien du protestantisme avec le pouvoir ?

 

– Les chrétiens sont entre 8 et 16 millions. Les protestants, eux, sont 1 million. Une minorité dans la minorité ! Les protestants, et les chrétiens en général (les protestants ne sont pas conçus comme une force politique) essaient de faire avec le pouvoir tel qu’il est. Le pape orthodoxe Shenouda II était un soutien de Moubarak (chef d’État de 1981 jusqu’en février 2011). L’actuel pape, Tawadros II, est plus distant. Des voix affirment pourtant que le Général Sissi (chef d’État depuis juin 2014) a été élu par les chrétiens. Ce qui assez absurde. Certes, le Général Sissi va à la messe de Noël orthodoxe chaque année pour bien signifier que les chrétiens ont toute leur place dans ce pays musulman. Pour lui, toute personne est égyptienne avant d’appartenir à une des religions autorisées par la nouvelle Constitution. C’est pour cela qu’il avait invité en 2017, pour les 500 ans de la Réforme, le président de la FPF, François Clavairoly, et le président du Défap, Joël Dautheville. Les chrétiens ne sont pas des privilégiés du régime : l’administration est très tatillonne avec les subventions étrangères. Elle est intervenue pour bloquer certaines formations que nous avions prévu d’organiser, par exemple celle sur la gestion non violente des conflits.

 

Célébration de la fête de la Réformation au Caire
© Thomas Wils

 

 

Cette bienveillance du pouvoir envers l’Église chrétienne cache-t-elle quelque chose ?

 

– Le pouvoir en place a sans doute des vues politiques. Il a également le souci de se faire bien voir de l’étranger. Il n’y a aucune exigence d’allégeance personnelle, comme cela peut se voir en Syrie. S’il y a contrepartie, elle est tacite et commune à l’ensemble du peuple égyptien : c’est une pression pour faire taire les remarques critiques sur les droits de l’homme, l’économie…

 

 

Aujourd’hui, des Églises protestantes se « dressent-elles » en Égypte ?

 

– Il ne faut pas oublier que, pendant des décennies, il était pratiquement impossible de « réparer » une église. Des musulmans s’appuyaient sur une certaine compréhension d’un passage coranique pour interdire toute réparation. Ceux qui rénovaient voyaient leur église détruite. Pas moyen donc de les réparer et, en 2013, de nombreuses églises furent saccagées, vandalisées, brûlées. La nouvelle Constitution élaborée en 2012, avec la participation des chrétiens, a permis à chaque citoyen de choisir sa religion, mais personne ne peut être athée. Une loi de 2016 permet maintenant la réparation des églises, l’enregistrement et la construction de nouvelles (508 autorisations ont été accordées sur 3 708 demandes en novembre 2018). Ces réparations se font lentement et, dans certains quartiers récents, on assiste à une implantation d’Église avec la construction d’un bâtiment. C’est le cas à New Cairo, immense ville nouvelle en plein désert dotée d’une cathédrale et d’une mosquée gigantesques.

 

 

Fatiha Kaoues, sociologue au CNRS, a publié récemment un livre sur l’offensive évangélique dans les pays arabes, et notamment en Égypte. Quel regard portez-vous sur celle-ci ?

 

– Actuellement, il y a effectivement une offensive évangélique visant à convertir les musulmans. L’Action chrétienne en Orient (ACO) est à l’opposé de cette démarche, dans un dialogue respectueux avec l’islam. Le Synode du Nil travaille avec les musulmans pour une société meilleure, en déconnectant citoyenneté et religion. Les chrétiens, les protestants surtout, sont attachés à la double culture. Les convertis musulmans sont peu nombreux. Et ce n’est pas le but recherché malgré la pression islamique visant à convertir les chrétiens !

 

 

 

 

 

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