Serge Martorana, un homme de paix

Serge Martorana, aumônier militaire, va bientôt prendre sa retraite. Il revient avec nous sur ce ministère si particulier qu’il a exercé durant 20 ans.

– Comment es-tu devenu pasteur ?

 

J’ai grandi dans une famille qui était très loin de toute référence religieuse et plus encore de la foi. Étant jeune (15-17 ans), comme beaucoup, je me suis posé des questions sur le sens de la vie, le pourquoi de la souffrance, « l’après », comment trouver le bonheur, etc. Comme beaucoup, j’ai essayé d’appliquer à cette quête mes propres réponses et « solutions ». Or, vous le savez, le cœur a un « grand vide en forme de Dieu » et lorsqu’on essaie de combler ce vide autrement qu’en retrouvant une relation vivante avec le Créateur, le vide ne fait que se creuser ! À ce moment-là, j’ai rencontré une personne membre d’une communauté protestante évangélique qui a su m’interpeller par le témoignage de sa foi en un Christ présent et aimant. J’ai commencé à « dévorer » la Bible puis, par grâce, à comprendre le sens de sa venue, de sa mort sur la croix… J’ai découvert une paix qui a tout changé… et changé le cours de mon existence puisque, très vite, le devenir pastoral s’est comme imposé à moi ! Après un début de carrière dans le social et mes années de théologie en Suisse, j’ai obtenu un premier poste pastoral à Ajaccio, en Corse, en 1994.

 

Installation du pasteur Serge Martorana en tant qu’aumônier régional
Installation du pasteur Serge Martorana en tant
qu’aumônier régional (© DR) 

– Pourquoi cette spécialisation du ministère ?

 

Aumônier militaire, c’est « une vocation dans la vocation ». À Ajaccio, en plus de la paroisse, je me suis investi dans l’aumônerie des prisons puis il m’a été demandé d’assurer une présence (dans ce qui serait aujourd’hui un statut de « réserviste ») sur une base aérienne. C’est là que j’ai découvert ce ministère extraordinaire. En fait, je me suis aperçu que, au-delà de toutes les idées que nous pouvons nous faire des forces armées, il y a, dans l’uniforme ou le treillis « avec la tête qui dépasse » (si vous me permettez l’expression), des hommes et des femmes qui ont les mêmes questions existentielles et les mêmes besoins spirituels que tout un chacun… et même plus ! Car il y a toutes les questions relatives à la mort, le pouvoir de la donner, le risque d’aller jusqu’au sacrifice de sa propre vie, le sens profond d’un tel engagement, les questionnements éthiques, les contraintes que l’on fait peser sur les siens (absences prolongées, etc.). En 2003, lorsqu’un poste à plein temps s’est libéré dans l’Aumônerie aux Armées (les effectifs de chaque aumônerie sont fixés par le Ministère), j’ai postulé et ai été pris !

 

 

– Des évènements marquants de ce ministère ?

 

Il y aurait tant de choses à raconter ! Mais auparavant, j’aimerais repréciser la mission d’un aumônier militaire. Celle-ci comporte trois volets : l’organisation de célébrations, cultes, temps de prière… c’est la « partie visible de l’iceberg » ; l’écoute et l’accompagnement moral et spirituel de tout soldat qui le souhaite, au-delà des convictions ou appartenances religieuses : c’est la plus grosse et, selon moi, la partie la plus riche de notre ministère ; le conseil au commandement en matière de « moral des troupes », de questions éthiques ou de fait religieux.

 

Le « second volet », l’accompagnement dans une relation de confiance, implique que l’on visite les soldats sur leur lieu de travail, sur le terrain… et qu’on les accompagne également en missions extérieures (les « OPEX ») avec les mêmes contraintes (absences de chez soi durant quatre à six mois, insécurité, etc.). C’est souvent là, parce que l’on est avec eux « H24 », que se vivent les rencontres les plus fortes. Je pense à la parole de l’apôtre Paul : « Je me suis fait tout à tous… »

 

Parmi tant de souvenirs inoubliables, j’aimerais évoquer ce convoi en Afghanistan, dans une zone particulièrement dangereuse. Nous sommes tous rentrés sains et saufs au camp après avoir essuyé des tirs adverses (je n’étais personnellement pas armé). Un soldat français s’est alors approché de moi : il pensait avoir tué un ennemi dans la riposte et il en était très troublé (alors même que nous étions en situation de légitime défense). Cela exprime bien l’état d’esprit qui anime la plupart de nos soldats et cette inhibition à tuer qui habite l’être humain normal. Nous avons longuement parlé ensemble puis prié tous les deux… Un moment très fort. Peu après, un autre soldat de ce convoi a littéralement couru vers moi pour me demander un Nouveau-Testament…

 

Un an plus tard, « changement de décor » : Je suis en Côte d’Ivoire. La situation sécuritaire me permet de rencontrer églises et œuvres chrétiennes locales. C’est ainsi que je fais la connaissance d’un couple qui fait un travail formidable auprès des enfants d’un quartier pauvre de la capitale. Le mari me parle d’une jeune fille de 13 ans qui est née sans jambes. Je parviens à organiser une collecte sur le camp militaire pour offrir à cette adolescente des prothèses. À la veille de rentrer en France, le Chef d’État-Major déclarait aux soldats réunis que c’était, pour lui, la chose la plus belle et la plus importante que nous ayons pu faire de notre mandat…

 

Plus près de nous, un dernier exemple qui me touche beaucoup : au « hasard » de mes visites sur Lyon, je rencontre un militaire déjà ancien, extrêmement chargé sur le plan personnel comme familial. Il se met à pleurer (mais se détourne afin que je ne le voie pas). Je reste un certain temps avec lui, l’écoute… garde le contact… Il s’essaie à un « Notre Père », « dans le désordre », car il l’a oublié. Il ressent le Christ à ses côtés, prend goût à la prière… Plus tard, il m’écrira qu’il pensait mettre fin à ses jours, mais qu’il a trouvé la lumière et qu’il continue à avancer vers elle en sachant qu’il n’est plus seul… Bien qu’il soit resté catholique, il m’appelle toujours, avec beaucoup d’affection : « mon pasteur » !

 

 

– Comment concilier la foi et le métier des armes ?

 

Au travers de ces témoignages, et il y en aurait tant d’autres, je veux rendre compte d’un milieu profondément humain et où le spirituel a toute sa place. En 1872, Monsieur du Barail, ministre de la guerre (c’est ainsi que l’on appelait alors le ministre aux armées) déclarait : « Si vous ôtez aux troupes et aux hommes de guerre la croyance à une autre vie, vous n’avez plus le droit d’exiger d’eux le sacrifice de leur vie ». Cela fonde aussi, entre autres raisons, celle de la présence d’aumôniers au sein des armées. De fait, la foi et la prière, quelles qu’en soient les formes, sont très présentes dans ce milieu. On peut attribuer cela au fait que le soldat sait qu’il peut aller jusqu’au sacrifice de sa vie, qu’il peut voir un camarade tomber ou qu’il peut lui-même donner la mort. Mais pas seulement !

 

Je crois que la « recherche de transcendance » peut aussi être liée à la conscience de la très haute valeur morale que requiert le métier des armes. À ce sujet, l’éthique du soldat français lui impose de reconnaître en tout homme, qu’il soit un frère d’armes ou bien un adversaire, son inaliénable dignité humaine, quelles que soient les circonstances.

 

Autre élément très concret : dans beaucoup de pays dans lesquels l’armée française est présente, la référence à la religion peut être très forte (et même faire partie des « données du conflit »). Cela peut amener le militaire à se questionner sur la foi en général et sur sa propre foi en particulier…

 

Enfin, j’aime à le rappeler, le soldat, comme toute personne qui connaît vraiment la guerre « de l’intérieur », qui en connaît le prix, avec son cortège d’atrocités et de souffrances ne peut et ne pourra jamais « l’aimer » ou s’y complaire ! Il ne la mènera, s’il le doit, que par nécessité, sans passion, pour une cause reconnue « juste » (je préfère dire « impérieuse », comme le fait de défendre son pays ou un pays allié d’une invasion par exemple), sur ordre d’une autorité légitime et en vue de rétablir une paix juste.

 

Vous aurez reconnu ici les critères avancés depuis des siècles pour qualifier ce que l’on voudrait appeler une « guerre juste » par opposition à une guerre qui ne le serait pas. Pourtant, aujourd’hui, après notamment deux guerres mondiales, la plupart des théologiens et penseurs modernes ne parlent plus de « guerres justes ». La place me manquerait pour développer ici ce sujet, mais je l’affirme également avec force : il n’y a pas de « guerre juste » ! (Je n’emploie pas non plus les expressions parfois entendues de « guerre justifiée » ou « nécessaire ») ; il y a en revanche le triste constat qu’il est parfois inévitable de faire rempart à la violence, voire à la barbarie, de certains autrement que par l’usage de la force légitime, lorsque tous les autres moyens pour arriver à une paix juste ont été épuisés et ont échoué. Pouvions-nous, avec nos alliés, laisser libre cours à la folie nazie en 1939 ? Et, pour « pousser » un peu la question, aurait-il été « juste », alors, que les croyants, « au nom de leur foi », laissent aller les seuls « non-croyants » « au carton » pour le reste de la société ?

 

Pas de guerres justes, donc, mais des guerres parfois inévitables (malheureusement) menées, en ce qui nous concerne, par des soldats, hommes et femmes, qui ont la légitimité pour le faire (à qui la nation a délégué ce rôle), et qui le font en portant les valeurs de dignité et de liberté auxquelles j’adhère aussi. Des femmes et des hommes souvent très sensibles au message de paix et d’espérance porté par l’Évangile… Mais comment l’entendront-ils s’il n’y a pas d’aumôniers à leurs côtés, parfois dans les situations les plus tendues ?

 

 

– Pourquoi pas vous J !

 

Je suis à présent à quelques mois de partir à la retraite. J’ai essayé, par ma présence, par ma vie, par mes paroles aussi, avec mes défauts, de rendre compte de « la joie de Dieu » (pour reprendre le titre du livre d’Helmut Gollwitzer). Joie pleine d’amour et d’espérance pour les hommes qu’il ne cesse d’appeler…

 

J’aimerais lui dire ici toute ma reconnaissance et tout le bonheur que j’ai eu de pouvoir accompagner les personnels de la Défense durant plus de 20 ans dans plus d’une dizaine de pays différents.

 

Mais si certains quittent l’institution, atteints par la limite d’âge (ou presque !), c’est que d’autres peuvent y entrer ! Et nous en avons terriblement besoin ! Si vous avez achevé vos études de théologie et êtes déjà reconnus dans le ministère pastoral (ou que vous vous engagez dans cette voie) et si ce que j’ai partagé trouve un écho en vous… Alors, n’hésitez pas à me contacter pour en parler ! Et si vous ne vous sentez pas forcément prêt pour un temps plein (avec les contraintes de la mobilité et des départs en missions), mais que vous aimeriez pouvoir servir dans une unité proche de chez vous, le statut de réserviste peut vous permettre d’appréhender ce beau ministère de manière « plus soft » !

 

 

Suite à ses dernières opérations extérieures au Tchad et au Sud-Liban, le pasteur Serge MARTORANA et son épouse ont créé une association humanitaire (habilitée à délivrer des reçus fiscaux) qui essaie de soutenir concrètement des projets et actions au profit des personnes les plus vulnérables, notamment les enfants ou les personnes atteintes dans leur santé. Notre adresse : https://unmondeensemble.wixsite.com/website

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