Noailles et Grignan

Les effondrements de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, à Marseille, ont agi comme un tsunami à l’échelle de la ville. Des morts, des destructions, des personnes sans abri, des délogements préventifs et des relogements dans le désordre. Mais aussi des prises de conscience et une belle solidarité. L’Église de Grignan, située dans un quartier plus préservé, mais très proche, est engagée dans les suites de ces événements tragiques.

C’est un vendredi aux alentours de midi au Parvis du protestantisme, qui jouxte le temple de Grignan. Diverses activités s’y croisent. Annie, paroissienne, accueille ce matin les personnes qui se présentent pour un entretien « psy ». En effet, depuis le drame de la rue d’Aubagne, des professionnels ont décidé de proposer des consultations gratuites – une action autonome hébergée dans les locaux de Grignan (deux fois par semaine) et ailleurs dans la ville. Si certaines personnes n’ont fait la démarche qu’une seule fois, sous le choc des événements, d’autres reviennent et parlent plutôt de leurs difficultés en général.

 

Un deuil à l’échelle de la cité (© C. Apothéloz)

 

 

 

Dispersés

 

Frédérique, une protestante engagée qui connaît bien le tissu social de la ville, parle de ces gens de Noailles – beaucoup de femmes seules avec enfants, de toutes origines, mais aussi d’autres styles d’habitants. Noailles, c’est avant tout un esprit de quartier, de « communauté » au singulier. « On allait chercher les enfants des voisines, on faisait ses courses ensemble pour discuter, en fin de mois on mangeait chez l’un ou l’autre avec les ressources disponibles. » Après les immeubles effondrés, les vies arrachées, il y a les relogements provisoires (prolongés tous les 15 jours…) aux quatre coins de la ville. « Cette dispersion, c’est l’effondrement de ce qui faisait la couleur de leur vie, de sa plus précieuse dimension, s’indigne Frédérique : leurs liens dans la dureté du quotidien. » Hors sol, les familles tentent de maintenir les enfants dans leur école, très loin parfois, afin de préserver leurs amitiés.

 

 

Anne Faisandier, pasteure de Grignan, explique qu’après les attentats de 2015 déjà, habitants et responsables religieux avaient signifié leur refus de se laisser entraîner dans une logique de séparation. Juste après l’effondrement du 5 novembre 2018, c’est le local de la communauté comorienne soufie, tout proche, qui a été investi par les habitants égarés. Les gens cherchaient leurs parents, ne savaient plus où se poser… Cela a pris une telle ampleur que les Comoriens ont demandé aux protestants de Grignan de leur prêter main-forte. Anne raconte : « On n’osait pas se proposer au début, avec la crainte que ce soit mal perçu. Mais on nous attendait. Alors, on a choisi d’accueillir et d’écouter. Plus tard, à Noël, les Comoriens nous ont dit : “Vous n’allez pas nous laisser passer Noël dans notre coin !”» Il restait quelques jours à peine pour se retourner et organiser la fête avec d’autres Églises.

 

 

Il y a aussi les repas, que des habitants élaborent quotidiennement dans la minuscule cuisine attenante au temple, à partir de produits offerts ou glanés sur les marchés du quartier. Ils les portent ensuite aux familles les plus démunies, cantonnées dans leur chambre d’hôtel et privées de leurs affaires personnelles.

 

Olivier Raoul-Duval, pasteur responsable du Parvis du protestantisme, a mis sur pied des temps d’échanges dans le cadre du Grand débat national, car la tragédie a correspondu avec le début du mouvement des gilets jaunes…

 

Une date qui fait signe (© A. Faisandier)

 

 

 

Une espérance pour la ville

 

On a parlé de mépris, d’arrogance, de ces représentants des pouvoirs publics qui affirment n’avoir en rien failli. La pasteure résume : « En fait, le quartier fait loupe sur les problèmes de la ville et les révèle : c’est un temps “d’apocalypse” ». Frédérique poursuit l’analyse : « Il y a à Marseille une étrange proximité entre les élus et le territoire, une proximité dégradée. Tout le monde est “pote” avec tout le monde. Il y a des gens en responsabilité par rapport à ce quartier, qui par ailleurs sont des amis. Cela pose la question de nos liens. Pour moi, protestante, cet événement dans la gestion de la ville est irrecevable, inadmissible. Alors, en tant que citoyen et chrétien, peut-on entretenir ces liens dégradés ? » Anne Faisandier évoque le moment de recueillement organisé avec le maire et le collectif d’habitants, qui ne voulaient pas s’y retrouver. « Il est difficile d’aller au-delà pour l’instant. Marseille est une énorme machine paralysée, où personne ne répond de rien. Si nous devons prendre la parole, ce sera avec d’autres, pour contrer ce fatalisme, pour porter une vision de l’humanité et une espérance pour la ville. Mais à cause de l’incompétence générale, trois mois après on est encore complètement absorbés par la gestion de l’immédiat. »

 

 

À Marseille, les quartiers sont cloisonnés. Or, Grignan est une paroisse où l’on vient de partout. « C’est peut-être aussi ce qui rend les paroissiens sensibles à ce qui s’est passé ! dit Anne. Et tout cela est en train de bouleverser notre Église. On s’est questionné sur ce que nous pouvions et devions engager. Et puis les personnes familières de Grignan sont beaucoup plus diverses qu’autrefois, moins privilégiées, et ce drame a été l’occasion pour certains de parler de leur situation. Et enfin… cet accueil nous change ! » Un dernier tour avec elle vers les rues barricadées. Partout des tags, des affiches, des interpellations. Le tsunami du « 05.11.2018 » n’a pas fini de faire des vagues. Dans quelques jours, ce sont les franciscains qui devront partir.

 

 

 

 

 

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