Entre les deux guerres, les parents d’Alain ont quitté la Corse pour la Tunisie et lui naît là-bas en 1951. Avec l’indépendance en 57, son père, fonctionnaire, a été réintégré en France. Ils vivent pendant une dizaine d’années en Ariège, puis partent à Montpellier, où le jeune homme fait ses études. Études d’ingénieur agronome, avec une spécialisation en viticulture, assorties d’études d’œnologie. Après l’école d’ingénieur, il laisse tout pour la musique et fait un break d’un an… « Puis je suis revenu à ce qui me permettait de gagner ma croûte ! », confesse-t-il.
Alain commence à travailler dans le Bordelais et en Bourgogne dans une entreprise d’ingénierie viticole. « Vers la trentaine, j’ai trouvé du travail en Corse. C’était resté mon point de rattachement. On y revenait en vacances, avec toute la nostalgie qu’on peut construire autour d’un pays perdu… » Alain a pu travailler en Corse pendant 10 ans, au début des années 80 (en 1975, commençaient les événements liés au nationalisme). « Je venais en Corse pour créer une structure de recherche et de développement et réorienter cette viticulture corse peu valorisée. »
Après la période corse, Alain se forme à l’Institut français de gestion puis intègre un cabinet de gestion financière à Paris. Quelques années plus tard, il entre dans une maison à Chablis, le domaine Laroche, dont il devient le directeur général. « J’ai créé un domaine pour eux dans le Midi, puis au Chili et en Afrique du Sud. » Plus tard, il rachète un cabinet de courtage en vin, en Bourgogne. Pour lui, ce furent de belles opportunités, sans plan établi.
L’heure de la retraite approche. Là, il nous faut revenir en arrière.
Le pasteur de chez nous
Alain Sorba évoque ses parents, catholiques pratiquants. « En vacances en Corse, quand j’étais jeune, nous habitions dans le hameau de naissance de mon père, sans eau, ni électricité, ni route. Tous les dimanches, on marchait pendant deux heures dans la montagne pour rejoindre l’église du village. Avant d’arriver, on se rafraîchissait dans le ruisseau et on mettait les habits du dimanche qui étaient pliés dans une valise… Mais quand j’ai eu environ 20 ans, un peu tard, j’ai fait ma crise d’adolescence. J’ai lu Le hasard et la nécessité de Jacques Monod, qui m’a beaucoup marqué. J’ai dit alors : “Dieu n’existe pas, je ne veux pas vivre comme un croyant, car c’est une façon de se consoler devant l’absurdité.” C’était une question d’honnêteté. Et pendant 30 ans, j’ai vadrouillé entre croyance et non-croyance. Par moments j’étais proche de l’Église (mais la pratique ne me nourrissait pas), à d’autres non. À 55 ans, j’ai eu besoin de savoir ce que j’en pensais vraiment. J’en avais assez de ce marécage, j’ai voulu creuser. »
Alain s’est tourné vers son Église. Il a rencontré un prêtre et ses réponses ne l’ont pas satisfait. « Depuis, des catholiques m’ont dit d’autres choses qui m’auraient intéressé. Mais là… non. À l’époque, je chantais dans un chœur, et l’un de mes collègues de pupitre fréquentait l’Église protestante. Je lui ai parlé de tout cela et il m’a dit : “Tu devrais rencontrer la pasteure de chez nous.” Alors j’ai invité la pasteure d’Auxerre dans le restaurant où j’avais invité le prêtre. Quand j’ai fini de déjeuner avec cette pasteure, j’étais bouleversé : cette personne m’avait parlé de Dieu avec une humanité qui m’a profondément touché – pas du prêchi-prêcha, pas de l’émerveillement béat, mais quelque chose qui était concret dans sa vie, qui avait des effets, qui était incarné. Je me souviens que je l’ai regardée s’éloigner du restaurant en me disant : “C’est vraiment la première fois qu’on me parle de Dieu comme ça”. J’avais 57 ans. » Par la suite, cette femme pasteure, Marie-Odile Wilson, l’a invité, comme d’autres, à assister au culte, au partage biblique, au caté d’adultes… « J’ai suivi tout cela et j’ai totalement adhéré. »

« Après, dans un second temps seulement, insiste Alain, il y a eu l’attirance que nous avons eue l’un pour l’autre, mais c’est venu après quelques mois. » Il est divorcé ; il a des enfants. « Avec Marie-Odile, nous avons conclu qu’on pourrait faire un bout de chemin ensemble, le plus long possible ! Bien sûr que ce qu’elle m’a dit sur Dieu, la théologie, a exercé un attrait sur moi, mais il n’y a pas eu que ça. On s’est découvert des points communs… »
Marie-Odile et Alain se marient. « Quand on a proposé à Marie-Odile le poste de l’Église protestante unie de Corse, raconte Alain, je pouvais prendre ma retraite. J’ai bien sûr préféré partir en Corse avec elle ! »
Émotions et découvertes
Il semble que ce nouveau protestant se soit senti tout de suite dans son milieu naturel avec la théologie, la liturgie, la culture réformée. Il cite la grâce pour tous, la sobriété, l’exigence de réflexion… « Je suis des cours à l’Institut protestant de théologie. Quelqu’un comme Guilhen Antier, avec sa rigueur et son honnêteté intellectuelle, me touche. Je ne suis pas insensible au décorum de la liturgie catholique dans laquelle j’ai baigné, mais ça ne me parle pas, concernant Dieu, comme me parle la théologie protestante. La magie de la religion contre laquelle je m’étais rebellé jeune, je ne la retrouve pas, mais pas du tout, dans la liturgie protestante ! »
C’est parce qu’il est devenu aumônier de prison, en arrivant en Corse, qu’Alain a voulu se former en théologie. « J’allais rencontrer des gens qui sont dans une situation de grande fragilité, pour leur parler de choses que je connaissais peu : Dieu ! Il ne fallait pas leur raconter des bêtises… et ne pas non plus importuner sans cesse Marie-Odile avec mes questions ! » Pourquoi aumônier de prison ? Cette vocation est née par le biais de la musique, lorsqu’il a accompagné une (autre) pasteure en prison, à Auxerre, pour des célébrations œcuméniques.
Car la musique est une facette importante de la vie d’Alain. Au conservatoire ou seul à la maison, jeune ou sur le tard, il a appris la clarinette, le piano, le chant, le hautbois. Il se plaît à accompagner le synode avec des airs de jazz ou danser…
Je lui demande de me décrire quelques moments forts vécus dans l’Église. « Quand je me suis retrouvé avec 1 500 protestants dans la cathédrale de Noyon, pour les 500 ans de la naissance de Calvin. Cela faisait un an que j’allais au culte. J’étais très ému, avec le sentiment d’entrer vraiment dans cette famille… Ou encore le culte de départ de Marie-Odile, à Auxerre, avec une assistance nombreuse… Je pleure plus que la moyenne des gens et lors de mon premier synode, quand je suis venu pour le culte, à Arles il y a 4 ou 5 ans, le À toi la gloire a été une occasion de plus… » Sur un registre un peu moins émotionnel, quoique… Alain mentionne son cours sur le livre de Qohélet, avec Corinne Lanoir. « Marie-Odile a droit à mes découvertes sur Qohélet à longueur de journée, parce que c’est extraordinaire de voir ce que des gens ont pu tirer de ces textes, par exemple les commentaires sur le statut des Écritures… »
La prière et la lecture de la Bible, pour lui ce n’est pas forcément tous les jours – avec une résistance à ce qui pourrait devenir trop systématique ou rituel. « La prière, c’est quelque chose qui évolue sans cesse, chez moi. Mais clairement, ce sont les cours et la réflexion qui me font le plus avancer dans ma foi. » Alain contribue désormais à la vie de cette Église protestante unie de Corse – qu’il décrit comme très familiale, très communautaire et riche de relations fortes entre ses membres.
