Philippe Saurat

Difficile de définir ou condenser le profil d’un homme de bonne volonté, qui s’est rendu disponible à des engagements et intérêts variés. On va quand même essayer…

Quand nous nous quittons sur le parking de Saint-Martin de la Brasque, Philippe fait soudain miroiter devant moi qu’il a écrit plusieurs livres… Mais alors, il m’avait caché la moitié de sa vie ! Et le voilà parti chercher des exemplaires de ses « petits » romans, un ancien et puis l’avant-dernier : « ça tourne autour de la guerre… Je ne vends quasiment pas, je les écris pour les personnes que je connais. »

 

(© S. Daudé)

 

 

Multicarte

 

Né d’une mère italienne émigrée à Martigues et d’un père anglais, Philippe a grandi à Paris.

 

Professionnellement, des domaines très divers l’ont occupé après un temps de service militaire au Cameroun : poste d’assistant de français en Angleterre pendant un an ; séjour en Italie, où il a appris la langue ; entrée à Air France comme steward. Puis il forme en anglais et italien le personnel de l’Hôpital Gustave Roussy pendant un an. Prend une année sabbatique dans le Luberon. Il passe le Capès d’anglais en 1982. Il est alors professeur durant deux ans à Saint-Étienne. Il se marie, accepte un poste dans le Val-d’Oise. Mais après 10 ans d’enseignement, Philippe éprouve un sentiment de ras-le-bol. « À ce moment-là, j’ai eu la chance d’entrer à TF1. Eurosport recherchait des personnes multilingues pour le télétexte. » S’ensuit un parcours de 17 ans dans la chaîne.

 

 

Un retour

 

Sur son parcours, un mariage, la naissance de deux enfants, et un divorce à la suite duquel il a souhaité quitter la capitale. Depuis 19 ans, il est l’habitant un peu solitaire d’une maison de village en Pays d’Aigues. Il avait obtenu de TF1 de s’installer pendant 6 ans en télétravail (avant l’heure) – ses dernières années avant la retraite. « Solitaire, oui, je le revendique ! Mais avec mes deux enfants, qui habitent en région parisienne, on a recréé des liens très forts. J’ai beaucoup de chance. »

 

La région, il l’a connue jeune pendant les vacances parce qu’une tante louait un vieux mas à Lourmarin. Il y est revenu après la mort de son père. Il avait habité le secteur, peu de temps, dans les années 80. Pourquoi ce retour ici ? « Besoin de la nature, répond-il sobrement. J’aime marcher. » Il égrène ses lieux de prédilection : « La calanque de Sugiton, un des plus beaux endroits du monde, le Luberon, la montagne Sainte Victoire ! » Un retour, donc, après le décès paternel… « comme si je ne m’étais pas permis de le faire avant », ajoute-t-il pensif. Je suis allé vers le protestantisme quand mon père est mort. »

 

 

 

Protestant pratiquant !

 

La paroisse de Lourmarin a accueilli Philippe : « Elle a été pour moi une seconde famille. Je sortais d’un divorce compliqué, j’ai perdu mes deux parents, puis mon meilleur ami… j’ai vécu une période noire. J’avais besoin de bienveillance et j’ai trouvé là des gens, le pasteur… » Ce catholique d’éducation, qui discutait avec sa grand-mère anglaise luthérienne, fait la rencontre concrète du protestantisme. N’appuyons pas trop sur l’aspect identitaire, il n’a pas sa préférence. Il découvre surtout « la liberté des protestants ».

 

Ainsi, de catholique plutôt détaché, il est devenu un protestant… « pratiquant ! », répond-il vivement. S’il devait résumer ce qui le touche : « Une liturgie simple, des chants classiques. Ma grand-mère luthérienne disait qu’elle n’avait pas besoin d’intermédiaire pour parler à Dieu. J’aime ça ! Enfant et adolescent, j’ai très mal vécu mon éducation religieuse, qui était vraiment culpabilisante. Le protestantisme m’a ouvert une liberté par rapport à ma foi, à ce que je suis. Il a allégé ma culpabilité. »

 

Lourmarin a vécu des années sans ministre, ce qui a poussé le nouveau venu à « faire le pasteur intérimaire ». Il ne faut pas lui coller le titre de « prédicateur laïc ». Prédicateur ? Pas que ! Et laïc ? Pas du tout ! Quand il est responsable du culte, Philippe ne se ressent pas différent d’un pasteur. « Laïc », pour lui, signifie plutôt l’éloignement par rapport à Dieu. « Moi, j’ai besoin de cette présence, de cette transcendance, explique-t-il. Dans la laïcité que j’étudie actuellement, je ne me retrouve pas ! Enfin si, sur le plan de la neutralité de l’État, je suis d’accord. Mais moi, comme aumônier, je suis bien qualifié de “ministre du culte protestant”… ».

 

Malgré son activité prenante à la prison, Philippe continue de soutenir cette paroisse semi-rurale, qui compte pas moins de six temples pour un tout petit noyau de fidèles.

 

 

Rendez-vous en prison

 

En fait, si nous n’avons pas parlé des livres, c’est que le sujet « prison » a pris beaucoup de place dans la conversation. De son village au nord de Pertuis, l’aumônier se rend entre une et trois fois par semaine à la prison de Luynes, au sud d’Aix-en-Provence, depuis plus de deux ans. Il a commencé avec le Noël des détenus, en décembre 2019, juste avant l’arrivée du Covid. Puis il est devenu aumônier auxiliaire, ce qui lui a permis de participer aux études bibliques et aux cultes.

 

Ensuite, il s’est lancé dans le DU (diplôme universitaire) d’aumônier délivré par l’université de Strasbourg, sans lequel il ne serait pas autorisé à visiter personnellement les détenus : au programme, droit et théologie. Philippe me montre, un peu accablé, un QCM (les fameux « questionnaires à choix multiples » familiers aux étudiants !) sur les exigences de la neutralité laïque. Dur apprentissage pour l’ancien professeur !

 

 

Chanter avec les détenus

 

Humilité, humilité, répète Philippe. « Parfois, j’ai fait 80 km pour rien. Parce que l’administration ferme tout ce jour-là, parce qu’il y a un problème… Avec le Covid, on ne peut plus visiter les détenus dans leur cellule, il faut que ce soit le chef d’étage qui les fasse descendre et là, il y a toujours quelque chose : c’est l’heure de la promenade, ou un qui ne va pas bien… Certains jours, c’est très violent, mais généralement ça se passe bien. »

 

L’aumônier insiste sur ce que les détenus lui apportent. « Une chose m’a comblé, c’était de chanter avec eux. Dans ces moments, on vit une communion. L’un joue sur une grosse caisse africaine, un monsieur guitariste vient, ou le pasteur se met au piano… C’est une forme de prière, communautaire. Mais sur 1800 détenus, on en voit environ une trentaine ! Donc, restons humbles… Et quand on n’arrive pas à faire le programme prévu, tant pis. On écoute, parce qu’ils ont un immense besoin de parler. On fait à la fois pasteur et psy ! »

 

 

Leur histoire

 

L’aumônier évoque ses années d’enseignement dans le Val-d’Oise, dans des quartiers « difficiles », pendant six ans. Et cette impression, quand il se tient face à certains jeunes détenus, de voir ses anciens élèves !

 

« Quand je rentre de la prison, je n’ai pas envie de m’attaquer aux QCM sur la laïcité. » Sourire. « Je prends une douche et je regarde une série américaine à la télé ! Il faut se vider la tête parce que c’est lourd. On a une mission formidable et difficile, on essaie d’avoir la parole, le positionnement juste. On finit l’entretien avec une prière, mais la majeure partie de la visite, il faut le reconnaître, ne concerne pas la Bible ; ils reviennent sur leur histoire, les centres par lesquels ils sont passés… Il faut comprendre qu’ils n’ont pas la maîtrise de leur vie. Entre les caïds qui les tabassent parfois, les antidépresseurs pour les cas psychologiquesLa plupart sont indigents, ils ont 20 € par mois pour cantiner, appeler leur compagne – c’est toute la misère du monde. Il faut avoir de la bienveillance. Je leur dis souvent : “Prends soin de toi.” »

 

 

On a donc longtemps devisé sur la solitude, la prison… mais Philippe aime aussi le théâtre et la musique. Il a même accueilli chez lui des spectacles et des concerts. Avec la fin de la pandémie, il va pouvoir songer à de nouveaux rendez-vous !

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