Ici ou là, le sens de la mort de Jésus sur la croix suscite encore bien des débats dans les communautés. En associant la mort à la résurrection du Christ, l’apôtre Paul développe, dans ses lettres, de multiples interprétations de la croix. Elle est ainsi devenue un symbole : celui du salut. Dans les Églises évangéliques, notamment, on n’hésite pas à dire à quelqu’un : « Jésus est mort pour toi ! ». Mais, une telle déclaration – aussi ramassée – semble pour le moins incompréhensible, voire culpabilisante. Un des points d’achoppement concerne l’interprétation majoritaire dans les milieux catholiques et évangéliques : celle de la mort sacrificielle de Jésus. Mais, en réalité, il existe – chez Paul – plusieurs perspectives complémentaires, qui permettent d’exprimer différemment la richesse du mystère pascal.
La croix sous l’angle de l’expiation substitutive (Es 53, 3-7)
L’interprétation traditionnelle de la mort de Jésus sur la croix repose sur la notion d’expiation. Elle désigne un acte de réparation, de rachat ou de compensation, qui vise une réconciliation, et qui s’opère à travers une geste de purification, d’offrande ou de sacrifice.
Cette interprétation « sacrificielle » est notamment héritée d’Anselme de Cantorbéry. Elle pose comme présupposé le fait que l’humanité est profondément marquée par le péché depuis ses origines. Cette situation d’injustice aurait gravement offensé l’honneur de Dieu ; elle exige une réparation. Seul Jésus, en tant que Christ, serait en mesure de l’accomplir. Ainsi, Jésus accepterait de mourir sur la croix, en se substituant aux pécheurs, portant en lui le châtiment que l’humanité aurait mérité. Ce sacrifice viendrait alors « satisfaire » la justice divine et ouvrir la voie au pardon de Dieu.
Autrement dit, Jésus est celui qui aurait accepté de porter nos fautes, de prendre sur lui le péché du monde et de souffrir à notre place. Il « s’associe » ainsi au péché humain, pour le faire mourir avec lui, pour crucifier le péché (cf. Rm 6,6 ; Rm 8,3 ; 2 Co 5,21). Ce qui permet de l’engloutir dans la mort, pour l’ôter, afin de nous donner la paix. De cette façon, le Christ réconcilie Dieu avec les êtres humains, car il répare l’offense humaine qui portait atteinte à l’honneur de Dieu. Il nous ouvre ainsi au pardon divin.
Oser questionner cette interprétation ?
Bien que riche de sens, cette interprétation rencontre de nombreuses objections. D’une part, faut-il croire en un Dieu qui punit et qui exigerait « réparation » à cause du péché humain ? Une telle image de Dieu ne contredit-elle pas de nombreuses paroles de Jésus dans les évangiles, qui présentent un Dieu de miséricorde et de compassion ?
D’autre part, que savons-nous de la justice divine ? Cette approche ne réduit-elle pas la portée de la croix à une vision juridico-rétributive, presque comptable ? L’idée selon laquelle la réconciliation avec Dieu nécessiterait une « compensation » sous forme de mort sacrificielle, ne rabaisse-t-elle pas le pardon divin à une simple transaction ?
Par ailleurs, le recours à la souffrance d’un innocent pour « satisfaire » la justice divine est-il réellement concevable ? N’introduit-il pas une conception violente de Dieu ? Ce Dieu qui exigerait la mort de son propre Fils, ne ressemble-t-il pas davantage à une figure cruelle qu’à un Père bien aimant ?
Enfin, le pardon de Dieu est-il gratuit ou conditionné ? Si Dieu est amour et qu’il pardonne librement, pourquoi exigerait-il un « sacrifice » comme les dieux païens ? Cette logique ne va-t-elle pas à l’encontre de l’enseignement de Jésus, dans ses paraboles sur la miséricorde (cf. Luc 15) ? Et de ses gestes prophétiques, comme lorsqu’il chasse les marchands du Temple, dénonçant toute tentative de « marchandage » avec Dieu ?
Fondamentalement, Dieu avait-il vraiment besoin d’être réconcilié ? Cette interprétation ne trahit-elle pas une forme d’anthropocentrisme ou d’orgueil spirituel ? Est-il raisonnable de croire que le péché de l’homme – créature infime dans l’univers ou le multivers – pourrait réellement atteindre l’honneur du Créateur ? Le péché ne nuit-il pas d’abord et avant tout à l’homme lui-même, à sa relation aux autres et à sa capacité de vivre une existence juste et fraternelle ?
Toutes ces questions légitimes ouvrent la voie à d’autres approches, plus nuancées et mieux accordées à une compréhension contemporaine de Dieu, de l’amour et de la souffrance.
La croix comme participation de Dieu à la souffrance humaine (Hb 4, 14-16)
À la croix, Jésus – en tant que Christ – ne se contente pas de souffrir à notre place. Il choisit de compatir à notre condition humaine. Il est ainsi le révélateur d’un Dieu, qui participe à la souffrance humaine et qui accepte de prendre sur lui le mal et la mort. C’est la vision de l’expiation participative, qui nous révèle l’infinie compassion de Dieu, qui accepte de partager notre douleur.
La croix nous révèle que Dieu ne reste pas indifférent à notre sort. Il vit avec nous ; il ressent notre souffrance ; il y participe. Il se rend solidaire des hommes, en partageant pleinement notre humanité. Ainsi, il n’y a pas de souffrance humaine qui échappe à son regard de compassion et d’amour.
Non seulement cette solidarité nous apporte une consolation infinie dans nos propres combats, car Dieu nous accompagne et lutte avec nous au cœur des épreuves, mais elle nous montre qu’il est possible de traverser le mal, de le surmonter et de le vaincre.
Cette possibilité, Jésus l’inaugure par un geste d’abandon dans la foi : il ne s’agit plus de se débarrasser du mal en le renvoyant ailleurs ou en le retournant contre autrui. Il nous montre qu’il est possible de l’accueillir, d’accepter de l’absorber et le prendre sur soi, pour l’éteindre.
C’est parce que Dieu prend sur lui le mal qu’il nous offre la rédemption en Jésus-Christ.
La croix comme réconciliation (2 Co 5, 17-21)
La croix peut aussi être comprise comme le lieu où Dieu manifeste son offre de réconciliation à l’humanité tout entière. D’une part, il y manifeste son pardon : « il ne met pas leurs fautes au compte des hommes » dit l’apôtre Paul (cf. 2 Co 5,19). Il accepte l’être humain avec son péché, bien qu’il soit inacceptable. D’autre part, il offre à l’humanité de restaurer sa relation avec Lui. Il propose de rétablir la communion perdue entre le Créateur et ses créatures.
En acceptant de mourir sur la croix et en sollicitant le pardon divin (cf. Lc 23,34), le Christ ne se contente pas de subir le mal ou de répondre à une exigence judiciaire, en réalité, il ouvre un nouveau chemin de communion avec Dieu.
Par la croix – par le don de soi et l’engloutissement du mal dans la mort – Jésus ouvre la possibilité d’une rencontre nouvelle avec Dieu, où le péché perd son pouvoir séparateur : « rien ne peut plus nous séparer de l’amour de Dieu » (cf. Rm 8, 38-39).
Désormais, « le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là » (cf. 2 Co 5,17). Entrer dans cette nouvelle réalité, c’est accepter de vivre cette réconciliation dans nos vies, en tendant la main à ceux avec qui nous sommes en conflit. La croix manifeste ainsi l’appel que le Christ nous adresse : une invitation à nous réconcilier avec Dieu et entre nous, pour vivre en paix.
La croix comme folie de Dieu (1 Co 1, 18-25)
Aux yeux du monde, la croix est un scandale : la mort violente d’un homme injustement condamné. Pourtant, aux yeux de l’apôtre Paul, la croix n’est pas une faiblesse. Elle manifeste, au contraire, une sagesse qui défie la compréhension humaine.
En choisissant de s’abaisser, de souffrir, de se laisser ridiculiser, pour accomplir son œuvre de salut, le Christ vient anéantir les valeurs de religiosité, de pouvoir ou de puissance chères aux humains. C’est précisément à cause de leurs principes – de leurs règles, de leur soif de pouvoir, ou de leurs peurs – que les hommes en sont venus à crucifier l’envoyé de Dieu. Là où l’on s’attendait à voir la justice humaine, c’est finalement l’injustice. Là où l’on s’attendait à voir la défaite du Christ, Dieu opère paradoxalement la victoire la plus éclatante sur le péché, le mal et la mort.
C’est par la « folie » de la croix – par l’humilité et la non-puissance – que Dieu a choisi de manifester la puissance de son salut. Quel renversement ! Une fois pour toutes, la violence se révèle être une impasse dramatique. Et la « non-violence », le seul choix possible aux yeux de Dieu.
La croix comme processus créatif de transformation (Jn 12, 24 ; Rm 6, 3-6 ; Ga 2, 19-20)
Pour les premiers chrétiens, comme pour nous, la croix n’est pas seulement un acte historique. Elle initie un processus de transformation dans la vie du croyant. En nous identifiant à la Croix – au Christ crucifié et ressuscité – nous participons à un chemin de mort et de vie. La croix de Jésus devient le modèle de notre propre crucifixion au péché, pour que nous vivions une vie nouvelle en Christ.
Ce processus créatif transforme notre cœur, nous rendant davantage semblables à Jésus. Il ne s’agit pas seulement d’un changement moral mais d’une transformation spirituelle et existentielle, où le Christ vit en chacun de nous, élargit notre conscience et notre cœur, et nous rend capables d’aimer, de donner et de pardonner.
La croix est ainsi le signe d’une vie nouvelle transformée, offerte à chaque croyant dans la foi. Ce processus créatif de transformation a un impact plus large : il n’est pas seulement individuel, il est aussi collectif. Car chaque individu agit à un niveau communautaire et social.
À son échelle, chacun peut transformer le mal en bien, chacun peut rechercher la justice, apporter libération et réconciliation autour de lui. En ce sens, la croix annonce une création en voie de transformation. Elle constitue une invitation à participer à un processus continu de renouvellement du monde, correspondant à la volonté de Dieu.
La croix comme processus de réconciliation cosmique (Col 1, 13-14. 19-20 ; Ep 1, 9-10)
Pour les auteurs des lettres aux Éphésiens et aux Colossiens, la Croix représente un évènement décisif. Elle est le point de rencontre entre le ciel et la terre, le visible et l’invisible. Elle a non seulement des implications pour l’humanité, mais pour l’ensemble de la création.
Par sa mort sur la croix, Jésus-Christ prend part à un processus de réconciliation cosmique, où Dieu cherche à restaurer et à renouveler toute la création, non seulement l’humanité.
Dans cette vision, la rédemption de l’humanité est liée à la rédemption de l’ensemble de la création, un processus dans lequel Dieu travaille avec l’univers, pour en faire un monde meilleur, plein de possibilités nouvelles.
En d’autres termes, la croix est, à la fois, un acte d’amour radical (vécu dans le don de soi) et un moment créatif dans l’histoire du monde, annonçant une réconciliation non seulement entre Dieu et l’humanité, mais aussi entre l’humanité et l’ensemble de la création.
Ces différentes interprétations n’épuisent pas le sens de la croix. Elles ont en commun une vérité fondamentale : la croix est l’expression ultime de l’amour de Dieu pour l’humanité. Par elle – en Jésus-Christ – Dieu agit pour restaurer ce qui était brisé, pour donner un sens à la souffrance humaine, et pour offrir une voie de réconciliation et de salut.
Par la croix, le Christ nous appelle à lâcher notre égo (cf. Mc 8,34), à entrer dans la foi et à rechercher la justice, pour participer à son œuvre de transformation du monde. Il revient à chacun d’entrer plus profondément dans ce mystère de la croix – qui est devenu un symbole transformateur puissant – afin de découvrir la vie nouvelle dont elle est porteuse.
