Partis de Rephidim, un espace où, selon le récit deux chapitres plus haut, ils cherchèrent querelle à Moïse et provoquèrent le Seigneur, les Israélites sont à présent de retour dans le désert au pied d’une montagne dont la tradition sacerdotale a fait la renommée : le Sinaï. Mais ce qui précède immédiatement notre passage instille déjà une vision surprenante de la divinité, voire de l’autorité. Titillé quant à ses promesses faites à Abraham et réitérées à Moïse devant le buisson ardent mais dont les Israélites – angoissés à l’idée du manque d’eau après avoir regretté leurs marmites bien remplies en Égypte – commencent à douter, le Seigneur ne s’offusque pas le moins du monde. Mieux, il promet à Moïse de se tenir devant lui, position d’infériorité dans les langues sémitiques. Et l’épisode de Massa et Meriba nous rappelle la futilité consistant à attendre des solutions miracles d’un grand chef, fut-il charismatique. Le chapitre 18 contient pour sa part les recommandations pleines de bon sens faites par Jéthro à son gendre et l’invitant à déléguer son autorité. Le fait que Moïse détienne un bâton aux propriétés miraculeuses bien utiles face à l’entêtement du pharaon ou lors de campagnes militaires ne le rend pas indispensable. Il risque ni plus ni moins ce que nous appellerions un burn out. Ce jour-là (19.1), les Israélites arrivent donc au désert du Sinaï, ou plutôt ce jour-ci.
Probablement destiné à une lecture liturgique à l’occasion de la commémoration de la fête des Semaines (cinquante jours après Pâque), le texte insiste sur l’aujourd’hui de la célébration : ce jour-là sera désormais la date anniversaire de la conclusion de l’Alliance dans la liturgie juive et deviendra la fête de Pentecôte dans le christianisme.
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L’aigle est loin du symbole guerrier qui lui a été assigné
Un dieu puissamment tendre
Fort d’une autorité renouvelée par le Seigneur mais également réajustée grâce à la supervision de Jéthro, Moïse prend les devants et monte vers Dieu avant même que ce dernier ne l’appelle (v. 3). Avant de leur proposer un contrat, le Seigneur rappelle aux Israélites la force étonnante par laquelle il les a sortis d’Égypte mais aussi la tendresse du soin qu’il leur a prodigué (v. 4). La métaphore de l’aigle portant ses petits sur ses ailes est explicitée en Deutéronome 32.11 où le rédacteur place cette image dans la bouche de Moïse tandis qu’il chante devant Israël juste avant de faire ses adieux. L’apprentissage de gestes essentiels et salutaires prend du temps. Gagner en autonomie aussi. Raison pour laquelle les parents aigles – le mâle comme la femelle – portent les aiglons sur leurs plumes jusqu’au moment où ces derniers pourront voler de leurs propres ailes. Il ne s’agit pas de sous-entendre que la force et la puissance ne puissent être du côté féminin : Dieu est au-delà de tous les genres, parce qu’en son altérité toustes s’y retrouvent. N’empêche que nous sommes loin du symbole guerrier que nombre d’empires ont généralement associé à l’aigle, jusqu’à conduire l’imagerie de la IIIe République revancharde à représenter un coq terrassant un aigle… En outre, l’image que Dieu lui-même tient à donner de son autorité n’est pas celle que vantent aujourd’hui influenceurs ou candidats malheureux à certaines élections. Ce n’est pas : moi, DIEU, forcément de genre masculin, montrant les muscles, imperméable aux émotions, sauveur providentiel à qui il faudrait s’en remettre aveuglément si l’on tient à (sur)vivre. Ce n’est pas même le Dieu puissamment faible qu’Étienne Babut a remarquablement reconnu dans un autre chant liturgique du Nouveau Testament (Philippiens 2.5-11). Ici, ce serait plutôt le Dieu puissamment tendre, débordant de tendresse.
Mis à part pour être exemplaires
De surcroit, Dieu tient à l’autonomie et au libre arbitre des êtres humains. Il n’agit pas en autocrate. S’il est vrai que la mise à part des Israélites – qui est aussi la promesse de leur protection – est conditionnée à l’obéissance à la Loi et au respect des termes du contrat d’alliance (v. 5-6), le Seigneur attend d’eux qu’ils choisissent librement et de manière responsable leur héritage et qu’ils l’assument individuellement. Dieu ne leur fait pas miroiter une pureté illusoire qui les distinguerait des autres nations. Pourtant, le concept d’élection a fait – et continue de faire – des ravages : Dieu t’a choisi car tu es homme, blanc et aristocrate ; comme il a jadis mis à part les Israélites, Dieu assigne une mission de purification ethnique au peuple aryen ; Dieu te bénit, la preuve, tu es sorti de la misère depuis que tu as rencontré Jésus ; etc. Le concept d’élection pervertit également le rôle que des responsables politiques et religieux attribuent à l’État contemporain d’Israël à grands renforts de citations bibliques. Ici nous constatons que les Israélites sont invités à obéir, non parce que Dieu leur aurait donné une terre mais en raison de la place singulière qui leur est attribuée au milieu des autres nations. Et là encore, le propos n’est pas de les mettre sur un piédestal. Ils sont un trésor précieux, une part privilégiée, un bien propre du Seigneur, parce qu’ils reçoivent de lui une vocation : celle d’être exemplaires, dans une attitude toute entière tournée vers l’autre.
Ce petit peuple durement éprouvé en Égypte et qui n’a pas encore fini sa traversée du désert est appelé à devenir une nation sainte (goy qadosh) – il faut relever l’antithétisme de ces deux mots accolés, goy désignant habituellement de manière négative ceux qui ne sont pas juifs – où chaque Israélite jouit d’une proximité directe avec Dieu et pas seulement la prêtrise.
Cette mention du royaume de prêtres influencera au XVIe siècle l’idée protestante du sacerdoce universel.
Exode 19 interroge enfin la responsabilité éthique et spirituelle de certains patriarches, imams, rabbins, prêtres ou pasteurs qui reprennent aujourd’hui à leur compte et de façon malhonnête les idées d’élection et de sainteté. Ils sont irresponsables quand ils en viennent à justifier guerres, actes terroristes, bombardements, annexions… Chaque peuple devrait pouvoir légitimement prétendre à un territoire qui lui soit dédié sans qu’il faille recourir à une autorité scripturaire.

