Cette affirmation interroge pourtant l’humain quand il croit que du « divin » est réellement présent, « enclos » disait Calvin, dans des réalités matérielles et objectivables. Il entretient alors avec elles des relations ambivalentes de respect et de peur, de vénération et de soumission. Jusqu’à des pratiques idolâtres, parfois superstitieuses, qui lui permettraient d’être au bénéfice de la rassurante puissance divine. Elles maintiennent l’humain dans l’espoir illusoire de mettre la main sur Dieu. Alors que ce sont les gestionnaires du sacré qui mettent la main sur lui. René Girard a analysé ce lien de la violence et du sacré. Car quand on considère qu’une réalité est de nature divine, elle devient intouchable, dépositaire d’une vérité absolue, indiscutable, jusqu’à justifier toutes les formes de domination et d’abus de pouvoir.
La Parole libératrice
Or, toute la Bible témoigne, elle, d’une désacralisation libératrice. « Je suis l’Éternel ton Dieu… Tu n’auras pas d’autre dieu que moi. Tu ne te feras pas d’idole ni de représentation… Tu ne te prosterneras pas devant elles… tu ne leur rendras pas de culte » (Exode 20.2 ss.). Les récits de la Création (Genèse 1 et 2) attestent, à la différence des religions environnantes, que seul Dieu est Dieu. Tout le reste est profane, confié à la liberté responsable de l’humain. Les prophètes se moquent de la vaine vénération idolâtre : « Mais où donc sont les dieux que tu t’es fabriqués ? » (Jérémie 2.27 ss.) Jésus lui-même transgresse ce que les religieux sacralisent : la Loi, le sabbat, les règles de pureté, les rites… dès lors qu’ils font obstacle à la Bonne Nouvelle. La Réforme a tiré les conséquences de cette vigilance critique à l’égard des sacralisations.
Conséquences pour la vie chrétienne
Ainsi, l’Église visible n’a pas de pouvoir quant au salut, elle n’est pas d’institution divine et doit être sans cesse réformée. Les pasteurs ne sont pas des prêtres disposant d’un pouvoir particulier les distinguant des fidèles. Les lieux de culte ne sont pas des espaces consacrés dans lesquels Dieu serait assigné à résidence. Les doctrines ne sont pas un savoir dogmatique sur Dieu, indiscutable, voire infaillible. Les expressions symboliques de la foi ne sauraient se figer dans un formalisme ritualiste, voire magique. Car « c’est à la foi que nous sommes redevables de toutes choses et de rien aux rites », écrit Luther. La Bible, elle-même, dans sa lettre, n’est pas la Parole de Dieu. Le texte doit être étudié, médité, prié, afin que l’action du Saint-Esprit en fasse jaillir la Parole de Dieu. Quant aux éléments partagés au cours de la Cène, ils demeurent du pain et du vin. Toutes ces réalités humaines parlent de Dieu, renvoient à Lui, font entendre sa Parole dans nos vies. Mais elles ne sont pas Dieu, elles ne sont pas sacrées. On pourra même sourire avec Calvin (une fois n’est pas coutume !) en lisant son Traité des reliques, où il fustige « ceux qui au lieu de chercher Jésus en sa Parole s’intéressent à ses clous et à ses chemises » !
Le sacré toujours interrogé
Sacraliser est une tentation permanente de l’humain, y compris en-dehors des religions. Ainsi, dans notre société sécularisée, le vocabulaire témoigne de cette sacralisation de réalités humaines : les « dieux » du stade, les « idoles » du spectacle, le « culte » de la performance… Le mot « sacré » lui-même est utilisé pour qualifier un lieu, un objet, un écrit, une fonction… dont la valeur intangible ne se discuterait pas. On voit alors la possible et dangereuse dérive, que l’actualité et l’histoire nous rappellent. Quand la sacralisation devient un instrument d’emprise et de domination jusqu’à devenir le ressort tragique des totalitarismes politiques et des fanatismes religieux.

