Par les psaumes, « Que notre cœur vienne à l’école de Dieu »

On a peine à imaginer l’impact produit par l’œuvre conduite durant 25 ans par le réformateur Calvin dans l’élaboration du Psautier de Genève (l’appellation « Psautier huguenot » est plus tardive). Il fait mettre en rimes et en musique les psaumes pour les faire chanter par toute l’assemblée des fidèles.

On ne peut que déplorer le discrédit dans lequel est tombé cet héritage de nos jours où la pratique hymnologique des Églises protestantes connaît une crise profonde. Qu’on ne voie pas dans mes propos un jugement grincheux et désabusé : mesurons simplement le chemin descendu de la pratique communautaire du chant d’un psaume biblique complet à la reprise de quelques refrains auxquels se réduit souvent le répertoire ecclésiastique contemporain. 

 

 

© Pierre-Olivier Cervesi

 

Indépendamment des considérations de goût ou d’esthétique, la palette des émotions s’est considérablement réduite : la prière chantée évoque souvent la louange de Dieu ou accentue, par un répons, une demande, quand encore le cantique ne se contente pas d’énoncer des affirmations croyantes ou des intentions pieuses. Mais qu’en est-il de l’expression de la tristesse, de la colère, de la peur, de l’enthousiasme, pour ne reprendre que quelques émotions largement représentées dans les psaumes ? 

 

Or Calvin, dont la réputation de froideur insensible doit plus à la légende qu’aux faits, croit à la valeur du chant à la suite de ses devanciers : la musique est « un don de Dieu » et, ajoute-t-il, « comme Platon l’a sagement considéré… nous expérimentons qu’elle a une vertu secrète et quasi incroyable à émouvoir les cœurs en une sorte ou en une autre… ». Dans sa Préface à son Commentaire sur le livre des Psaumes, le réformateur fournit la clef de compréhension de sa volonté de mettre à la portée de tous les fidèles la pratique du chant des psaumes : « J’ai accoutumé de nommer ce livre des Psaumes une anatomie de toutes les parties de l’âme, parce qu’il y a nulle affection de l’homme laquelle ne soit ici représentée comme en un miroir. Même pour mieux dire, le Saint-Esprit a ici portrait au vif toutes les douleurs, tristesses, craintes, doutes, espérances, sollicitudes, perplexités, voire jusqu’aux émotions confuses desquelles les esprits des hommes ont accoutumé d’être agités. »  

 

Calvin s’associe le concours de poètes capables de réaliser des paraphrases strophiques, versifiées et rimées du texte biblique. Le texte biblique est porteur du message ; sa transcription musicale est confiée à une rythmique binaire, avec uniquement deux valeurs de notes, les brèves et les longues, alors que la respiration – la pause – permet de structurer le chant dans des phrases qui respectent le syllabisme des mots. Le tempo se trouve donc en relation avec le battement du pouls – c’est un mouvement organique. La langue et le rythme se moulent sur l’être humain à qui il est donné de traduire tous ses états d’âme. Le chant des psaumes va dès lors donner lieu à de nouvelles conduites et à de nouvelles extériorisations de la piété en fournissant des mots et des formes à l’expérience vécue.

 

 

© Simon Daval
Le Bon Berger (plafond de l’église luthérienne Saint-Martin de Montbéliard)

 

La culture est-elle autre chose que la mise en forme des joies et des peines de la destinée humaine en se les appropriant d’une manière réfléchie et approfondie ? Dans une perspective croyante et selon les termes de Calvin, « Il faut donc que notre cœur vienne à l’école de Dieu ». Le réformateur file la métaphore musicale en répétant à l’envi qu’« Il faut qu’il y ait un accord et comme une harmonie entre Dieu et nous, et quand il nous communique ses grâces, que nous les puissions faire valoir en telle sorte que nous tâchions de le servir et de l’honorer ». 

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