On l’oublie facilement parce que l’Histoire est ingrate et elle ne garde que le souvenir des plus grandes figures, mais la Réforme n’était pas le fait de quelques individus isolés qui auraient tout fait chacun dans son coin. Elle était surtout un effort collectif et collégial.
Ainsi, quand un obscur Pellikan commente toute la Bible comme le seul exégète de sa génération et – finalement – de tout le xvie siècle, il ne voit pas cet effort comme une gloire à arracher. Lui qui est l’un des quatre ou cinq meilleurs connaisseurs de l’hébreu en son temps, il laisse la plume à Bibliander en abordant les visions d’Ézéchiel. Car il estime que celui-ci sait mieux les expliquer. Et son travail devient ainsi le reflet d’un effort collectif réalisé à Zürich depuis 1517.
Un autre exemple : dès 1525, les réformateurs s’efforcent de proposer des commentaires étoffés de l’Ancien Testament aux pasteurs et aux étudiants en théologie. Si ceux des années 1520 n’arrivent pas à le couvrir en entier, leurs successeurs poursuivent ces travaux jusqu’à combler les trous. En effet, qu’est-ce qui obligeait une pointure comme Vermigli (Calvin lui proposait sa chaire à Genève pour l’y attirer !) à commenter les livres de Josué, des Juges, de Samuel ou des Rois, si ce n’est le sens d’un effort collectif qui lui importait plus que de se forger une renommée individuelle en revenant vers Ésaïe ou Osée, pour faire mieux que ses collègues ?

La collégialité n’est pas la seule juxtaposition des dons de chacun
(© John Schnobrich@unsplash.com)
Pas seulement la majorité
Vous vous demandez peut-être pourquoi je parle de l’Histoire alors que le sujet est celui du ministère collégial dans son articulation au ministère personnel. Eh bien, je crois que ces anecdotes mettent en scène ce dont il est question de façon plus pertinente qu’une théorie, et qu’elles peuvent nourrir ainsi la réflexion sur la collégialité au sein de notre Église, partout où il y en a besoin.
Au fond, la collégialité n’est possible que si on travaille ensemble. Non pas dans la juxtaposition des uns et des autres, mais ensemble. Tout en estimant que le résultat collectif prime sur la performance individuelle. Pour y arriver, il faut ensuite que plusieurs préalables soient respectés.
La collégialité est impossible sans la soumission mutuelle à laquelle nous sommes invités. Elle ne peut pas fonctionner non plus sans consensus. Là où on tombe dans le piège de notre temps et où on essaie de constituer des majorités pour emporter un vote, on sort de la collégialité. Bien sûr, il faut trancher parfois. Par exemple, il nous est arrivé de compter scrupuleusement les voix deux fois au conseil presbytéral lors mon premier poste – afin de savoir si l’on remplaçait les bougies sur le sapin de Noël par les guirlandes et sur une question de finances…
Pas de collégialité sans loyauté
Enfin, la collégialité est impossible sans une autre vertu qui est malmenée de nos jours : je pense à la loyauté. Pour revenir à nos obscurs réformateurs, voici un exemple qui nous a été laissé par Capito (c’est lui qui a appris l’hébreu à Calvin). Quand il a été mis au ban par ses collègues à cause de ses thèses jugées excessives, il n’est pas devenu amer ou vindicatif. Au contraire, il a fini par se marier avec la veuve d’Œcolampade et lorsqu’il a réalisé que l’héritage comportait des notes manuscrites que son collègue n’avait pas eu le temps d’éditer, il l’a fait à sa place et en son nom (même si le chercheur reconnaît la plume qu’il lui a fallu tenir pour rédiger ces textes).
