Jean 13.1-11 : « Être aimé jusqu’… ? »

Il est parfois important, notamment avec des textes qui nous semblent connus (je dis bien « semblent » !) de prendre le temps nécessaire pour s’y replonger. Vraiment. Pas seulement rapidement pour se précipiter sur « la morale de l’histoire ». D’autant plus que bien souvent, de morale, il n’est pas question dans les histoires bibliques.

Je vous invite donc à prendre du temps, un stylo et un papier. Et à noter sur le papier comment vous, vous auriez continué la phrase du titre : « Être aimé·e jusqu’… ». C’est une drôle de formulation, je vous l’accorde. On pourrait continuer la phrase de tellement de manières… Être aimé·e… jusqu’à ne plus vouloir l’être, jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce que la haine s’en mêle… que sais-je ? L’Évangile selon Jean nous propose une formulation plus étrange encore : « jusqu’à la fin ». Telos, en grec, veut dire « la fin » mais aussi « le but », « quelque chose en amont », parfois aussi « la limite ». Ce qui a conduit certaines traductions à proposer « jusqu’à l’extrême ».  

 

La fin de Jésus et un amour qui en prend les couleurs

 

Juste avant cette formulation bizarre, le texte nous informe que Jésus « sait » que sa propre fin est proche (contrairement aux autres Évangiles, dans celui de Jean, Jésus semble quelque part maître des pas qu’il est amené à faire). 

« 1 Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure est venue de passer de ce monde au Père, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, jusqu’à la fin il les aime. 2 Au cours d’un dîne – le diable avait déjà jeté la trahison dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote –, 3 sachant que le Père lui a tout donné dans les mains, et que de Dieu il sort et vers Dieu il va, 4 il se lève du dîner, pose ses vêtements, prend une serviette et s’en ceint. » 

C’est un peu comme avec une personne qui sent que sa fin s’approche et qui éprouve alors un besoin intense de transmettre quelque chose. Une parole, un geste, une lettre… Le temps commence à être compté, le temps devient précieux. Quand on en est conscient, alors on cherche à aller droit au but (tiens, encore le telos !). Une parole, une étreinte, ou au contraire, une dernière mise au point traduisent le poids du moment. Demain, c’est peut-être trop tard.  

C’est ce qui semble arriver dans notre texte. Du moins, c’est ce que l’auteur suggère quand il campe ainsi le décor.  

 

Un amour qui lave les pieds

 

Cette manière d’habiter la relation avec l’autre prend alors une forme étrange. Ou, pour le dire autrement, une forme très concrète de renversement de rôle. Je ne sais pas si vous imaginez un amour qui… vous lave les pieds. Le lecteur, la lectrice se retrouve facilement dans le rôle de Pierre qui ne peut accepter ce renversement. Son maître, agenouillé devant lui, nu de surcroît, une serviette comme seul habit…  

« 5 Ensuite il jette de l’eau dans la bassine et il commence à laver les pieds des disciples et il les essuie avec la serviette dont il était ceint. 6 Il vient donc à Simon-Pierre. Il lui dit : “Seigneur, toi ! me laver les pieds !” 7 Jésus répond et lui dit : “Ce que je fais, moi, tu ne le sais pas à présent mais tu le comprendras après.” 8 Pierre lui dit : “Non, tu ne me laveras pas les pieds, au grand jamais !” Jésus lui répond : “Si je ne te lave pas, tu n’auras part avec moi.” 9  Simon-Pierre lui dit : “Seigneur, pas seulement mes pieds, mais aussi les mains, aussi la tête !” » 

Devant le refus de Pierre, la relation est invoquée. Oui, ce geste, c’est bien la traduction d’une relation tout à fait nouvelle entre le maître et le disciple ! Simon-Pierre a encore du mal à comprendre, mais il saisit d’emblée la situation quand Jésus lui explique qu’il ne s’agit pas d’abaissement mais de relation nouvelle : « Si je ne te lave pas, tu n’auras part avec moi. » La relation que Jésus propose, c’est celle-là, avec le maître à ses pieds. Si Simon-Pierre s’y refuse, il cesse tout simplement d’être en relation : c’est à prendre ou à laisser. Et Simon-Pierre le saisit, au-delà même de ce qui est nécessaire : il demande « le tout pour le tout » ! C’est facile de se mettre à sa place. Mais non, seulement les pieds… Comme s’il fallait noter que le reste, les mains, la tête, n’induisent pas le même changement de relation que les pieds. L’image est étonnante : le bain de tout le corps (un clin d’œil au baptême ?) est une fois pour toutes, mais les pieds se salissent tous les jours (il faut s’imaginer marcher nu pieds ou en sandales !). Mais surtout, laver les pieds de quelqu’un nécessite un accueil, un service, normalement rendu par un serviteur, et non le maître. Il n’est pas possible, concrètement, de laver les pieds de quelqu’un et de ne pas se baisser pour le faire…   

« 10 Jésus lui dit : “Qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver – sinon les pieds –, mais il est pur tout entier, et vous, vous êtes purs, mais pas tous.” 11 Car il sait qui le livre. C’est pourquoi il a dit : “Vous n’êtes pas tous purs.” » 

Les trois versets qui suivent l’expliquent pour toute personne n’ayant pas encore saisi le renversement que Jésus propose dans la relation à lui : « 12 Quand donc il a lavé leurs pieds et mis ses vêtements, il s’allonge de nouveau et leur dit : “Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?” 13 Vous m’appelez, vous, le maître et le seigneur et vous dites bien, car je le suis. 14 Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le seigneur et le maître, vous aussi, vous devez les uns les autres vous laver les pieds. 15 Car c’est un exemple que je vous ai donné pour que, comme je vous ai fait, vous aussi fassiez.” » 

 

Que faut-il comprendre ?

 

Le « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? » fait écho au « Ce que je fais, moi, tu ne le sais pas à présent mais tu le comprendras après » adressé à Simon-Pierre un peu plus haut. Mais on peut aussi lire le « comprenez-vous » comme une question qui s’adresse à toute personne lisant cette histoire : à vous, à moi. Et la question interroge alors notre capacité à imaginer un dieu qui s’agenouille devant nous. À mesurer la réticence que nous pourrions en ressentir… ou la joie profonde !  

Le temps de réflexion avant Pâques pourrait servir à laisser résonner la question.

 

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