La montagne au cœur de la spiritualité

Pourquoi, malgré les conditions parfois si difficiles, malgré la fatigue, et parfois de graves incidents, pourquoi part-on en montagne ? Qu’allons-nous chercher là-haut lorsque l’on est des amateurs, sportifs certes, mais pas des professionnels de haut niveau ? Et que trouvons-nous finalement, en quoi cela nous fait-il avancer et nous construit-il intérieurement ?

Tu avances sous l’arrête de neige, en plein brouillard, avec un fort vent qui pousse à l’horizontale la neige qui tombe drue ; vu la pente les raquettes ont du mal à stabiliser ta marche pour redescendre vers la vallée, la visibilité est de quelques mètres à peine. Et soudain tu aperçois juste devant toi et dessous quelques rochers infranchissables. Nous nous consultons, mon cousin et moi : sommes-nous passés sur le versant sud sans nous en rendre compte, en tournant autour du Sommet de Quarlie, et faut-il alors faire demi-tour pour ne pas tomber dans les grandes barres rocheuses qui se trouveraient dessous et remonter un peu pour retrouver le bon chemin, ou sommes – nous bien en versant nord et dans ce cas il faut juste remonter un peu pour passer au-dessus de ces rochers, retrouver l’arête et la suivre en direction de la voiture ? Le froid, la fatigue, l’inquiétude… comment allons-nous nous en sortir ?

 

C’était il y a bientôt cinquante ans, le matériel n’était pas celui d’aujourd’hui, pas de GPS, pas de pull ni de chaussettes en polaire ou en textile déperlant, pas de masque avec un verre polarisant… et nous avions la carte au 1/25000, mais oublié la boussole ! Nous sommes bien redescendus de cette Tête du Vallon, un contrefort du Pic du Mas de la Grave, et avons bien retrouvé la voiture garée près de Besse. Et… quelques jours plus tard, nous sommes repartis, cette fois de Rencurel… et nous nous sommes promis de revenir à la Tête du Vallon, mais cette fois avec des skis de randonnée !

 

 

Apprentissage de l’effort et de l’émerveillement

 

Depuis ma petite enfance, la marche et la montagne ont fait partie de mon parcours. Depuis toujours mes parents nous emmenaient marcher dans les plateaux jurassiens chaque dimanche après l’école du dimanche ou le catéchisme et le culte. Puis l’été c’était le Dévoluy, la Vanoise ou le Queyras, parfois en itinérance sur plusieurs jours avec la tente pour sept sur le sac à dos de mon père. Émerveillement devant les arbres et surtout les fleurs, goût de l’effort prolongé, choix d’un objectif et chemin de sa réalisation, partage et émulation, voilà ce qui a rempli ces journées de montagne de notre fratrie.

 

Comme éclaireurs, et surtout comme chef dans les années 70, une phrase d’une chanson revenait toujours : « je veux monter sur la montagne, c’est là que l’on rencontre Dieu… » Je ne crois pas que la montagne ait jamais été pour moi en elle-même la révélation, le lieu de la Rencontre, mais plutôt que par elle, par l’effort qu’elle exige, par l’émerveillement qu’elle suscite et par la communion avec les compagnons Dieu apparaît implicitement et nous illumine. Cette impulsion devient vocation qui se vit dans l’Église, en famille et avec tant d’autres, dans la sollicitude et la transmission.

 

 

L’objectif au-delà du sommet

 

« Tout ce que fait cet homme le réussit », je préfère cette traduction possible de la fin du verset 3 du premier psaume à la classique « tout ce que fait cet homme est réussi ». C’est pour moi une des leçons fortes de la montagne. La réussite n’est pas toujours d’atteindre l’objectif fixé au départ, le sommet, mais dans l’engagement, la persévérance et la découverte de nous-mêmes, de nos limites et de nos capacités. Lors d’un camp de jeunes fin mars il y a une dizaine d’années à Chamaloc, j’ai organisé une sortie de deux jours avec comme objectif annoncé de voir le lever du soleil depuis le sommet du But Saint-Genix. Nous sommes partis de Vassieux, une animatrice et moi avec seize adolescents, en direction de la cabane de la fontaine du Plainet où nous devions passé la nuit et nous avons trouvé la neige assez vite.

Le lendemain, lever dans la nuit et départ en s’enfonçant dans une bonne couche de poudreuse, nous montons dans la forêt puis la lande, mais… il bruine… il y a du brouillard. Enfin le sommet dans la lueur blafarde du petit jour dans les nuages… et du lever du soleil nous ne verrons rien ! Et nous redescendrons jusqu’à la Maison du Rocher à Chamaloc par le col de Chironne. Pourtant cette aventure a été vécue comme une magnifique réussite par les jeunes et certains que j’ai rencontrés plusieurs années après en parlaient encore comme un temps fort de fraternité, de soutien mutuel, de dépassement de soi, une expérience très forte, très belle et profondément spirituelle.

 

 

Expérience de grandeur

 

Qui sommes-nous devant la montagne ? Qui sommes-nous devant Dieu ? Ces deux questions sont pour moi parallèles. Il y a une trentaine d’années, nous sommes montés au Mont-Blanc par une ancienne voie italienne, celle qui passe par le refuge non gardé Quintino Sella. C’est peu difficile, mais le deuxième jour nous avons été pris dans un très mauvais temps. En débouchant sur l’arête des Bosses au-dessus des Rochers de la Tournette la tempête faisait rage et nous ne voyions pas à deux mètres. Pas question de continuer dans ces conditions au-dessus des séracs de la face nord et, bien qu’il soit encore tôt le matin, nous avons creusé un trou dans la neige pour nous abriter et attendre que ça se lève. Perdus dans cette immensité hostile nous prenons conscience de notre faiblesse, de notre fragilité. J’étais alors pasteur au Havre et plusieurs de mes paroissiens pratiquaient la navigation à voile en haute mer ; ils m’ont raconté des aventures semblables dans des tempêtes au large de la Cornouaille ou des caps du Finistère. Je sais que dans de telles circonstances des amis prient, voire crient à Dieu. Je ne dois pas être un grand mystique, car je n’en ai pas fait autant, mais l’expérience de la grandeur de la nature impétueuse s’apparente pour moi à celle d’Esaïe lors de sa vocation.

 

Pour terminer, je vais évoquer une dernière expérience, celle que j’ai faite plusieurs fois lorsque j’étais pasteur à Annecy avec des amis du conseil presbytéral qui m’invitaient le samedi matin à leur sortie à skis de randonnée dans les Aravis. Comme la course pouvait durer du petit jour au milieu de l’après-midi, j’avais fini de préparer mon sermon dominical le vendredi. Nous voilà partis de ce rythme qui paraît lent vu de loin, mais qui est en réalité soutenu, à tirer sur nos skis ; attention flottante aux obstacles, réflexion et méditation, concentration sur l’effort. Et arrivés au sommet j’annonce à mes compagnons que j’ai refait toute ma prédication, que j’en ai complètement changé l’orientation et la conclusion !

 

« Il me semble évident aujourd’hui que l’esprit (l’Esprit ?) avance avec les pieds. », E-E Schmitt, Le défi de Jérusalem page 210. Je vous conseille ce livre parfois surprenant pour un protestant, mais si profondément vrai.

 

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