Les forts et les faibles dans la foi

Il m’arrive souvent de penser que l’apôtre Paul s’est hasardé à énoncer des thèses dont le christianisme a la plus grande peine à éviter les dérives. Sur cette question de la relation entre les forts, dont la conscience ne met aucun obstacle au fait de manger de tout, et les faibles encore inhibés dans leur régime alimentaire par des scrupules persistants, le positionnement ambigu de l’apôtre continue à nous plonger dans le plus profond embarras. Voyons plutôt.

Paul conseille à ceux dont la maturité de la foi ne fait aucun doute, de déférer aux scrupuleux en ne faisant rien qui puisse heurter leur sensibilité. En d’autres termes, même si l’apôtre partage entièrement leurs convictions en ce domaine précis, il les enjoint pourtant de ne pas les afficher publiquement. La possible dérive de ce principe de précaution très honorable n’est pas que théorique, car le faible dans la foi, dont on prend soin, risque de dicter sa conduite à l’ensemble de l’Église ; très tôt en effet, l’Église a renoué avec toute une série d’interdits alimentaires et a édicté des règles asservissant les consciences, s’éloignant de plus en plus de l’enseignement de Jésus, tel qu’il est formulé en Marc 7. 15, « Il n’est hors de l’homme rien qui, entrant en lui, puisse le souiller… ».

Précisons que la conscience décrit cette capacité de l’être humain de porter un jugement sur la valeur morale de ses actes ; de son appréciation dépend l’équilibre de la personnalité. Le régime alimentaire de l’homme a toujours fait l’objet de réglementations traduisant hésitations et dégoûts. Il n’est que de citer la méticuleuse législation du judaïsme pour s’en convaincre ; mais certains courants philosophiques ne demeurent pas en reste et proscrivent de la consommation tout ce qui a eu vie. Quant au vin, peu propice à la maîtrise de soi, il a toujours attiré les soupçons des ascètes et des esprits rigoristes. En outre, la plupart des viandes vendues sur le marché dans l’antiquité proviennent de sacrifices rituels ; manger, c’est entrer en communion avec un élément extérieur et se l’assimiler, et pas seulement d’un point de vue physique. Tout est donc en place pour brouiller les consciences.

Paul en use avec beaucoup de délicatesse avec cette minorité de chrétiens hésitants qui cherchent à bien faire. Ces faibles dans la foi sont aussi faibles de caractère : ils se laisseraient facilement aller à agir contre leur conscience. Une personnalité chancelante est menacée de s’effondrer de l’intérieur quand elle suit un exemple, tout en le condamnant au plus intime de soi. Les forts ont raison, c’est entendu ; il y a harmonie entre leur conviction et leur conduite. Les autres hésitent, vont jusqu’à manger de tout malgré leurs doutes : ils sont écartelés, disloqués, dispersés et leur être profond est sur le point de périr. Que les forts n’exposent pas leurs frères à succomber à cette tentation mortelle. Que les faibles ne se laissent pas entraîner à adopter un comportement superficiel, mais qu’ils aient soin de se former la conscience et de l’éclairer, avant d’opter pour un autre style de vie.

C’est le fin mot de ce passage : sur ces questions où l’essentiel de la foi chrétienne n’est pas en jeu, il faut s’abstenir à la fois des polémiques stériles et des changements de pure forme pour promouvoir une lente et patiente éducation des consciences. Le théologien Schleiermacher soulignait le fait que la conscience humaine troublée et arrêtée dans son développement ne peut reprendre sa marche libre et régulière qu’en lien avec Jésus, incarnant l’humanité dans son complet achèvement ; à cette école se forment des personnalités équilibrées et harmonieuses. C’est l’œuvre même de Dieu.

 

Le repas

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