Voici que j’approche du lieu de la rencontre. Rencontre avec mon frère, qui veut que ce soit un combat. Délivre-moi, Seigneur mon Dieu, de la main de mon frère, de la main d’Ésaü ! Tu m’as dit que tout irait bien pour moi. Mais comment le croire ?
Dans le sein de notre mère, nous nous trouvions ensemble, deux jumeaux : deux « doubles » ? Miroir l’un pour l’autre, reflet l’un de l’autre ? Peut-être est-il un autre moi ? Mais non, lui, il est roux et velu, pas moi. Je m’en suis servi pour tromper mon père, je me suis déguisé pour obtenir sa bénédiction. Et depuis, c’est la guerre. J’ai dû partir au loin, et maintenant je voudrais revenir.

Miroir l’un pour l’autre ? (© Pixabay)
Mais que déteste-t-il en moi ? et moi, qu’est-ce que je déteste en lui ? Le même ou l’autre ? Je ne sais pas. Et pourquoi fallait-il que ma mère me pousse à tromper mon père ? J’ai mal agi, j’ai péché contre mon frère et contre toi, mon Dieu ; mais c’est un peu de la faute des autres !
Et maintenant il est là, tout près, dans la nuit, cet autre « moi », qui cristallise tout ce qu’il y a de mauvais en moi. Je n’en peux plus, je ne veux plus. Que ferais-je ? Je lui enverrai un présent, un grand troupeau ; et s’il ne change pas son cœur, je lui en enverrai un autre, et puis encore un autre, jusqu’à ce qu’il m’accepte, moi, Jacob, son frère… Mais oui, c’est cela, « moi, son frère » et « lui, mon frère ». Il n’est ni moi ni l’autre, il est mon frère, à la fois proche et différent. Je ne saurai jamais si c’est la proximité ou la différence, la ressemblance ou l’altérité qui nous ont séparés. Mais c’est dommage. Ce que je voudrais, c’est une relation, une vraie, avec cet autre comme avec moi-même, avec mon frère. Maintenant, au bord du fleuve, je peux dormir en paix.
Mais qui est là ? Qui surgit du noir pour m’attaquer ? Ce n’est pas Ésaü, c’est un autre. Celui-là, je le sens, vient d’ailleurs : il y a quelque chose en lui, quelque chose que je ne sais pas nommer. J’ai peur. Mais j’en ai aussi la certitude, je ne dois pas, je ne peux pas esquiver ce face-à-face au cœur de la nuit. Et il faut que celui-là me bénisse, sans quoi rien ne sera possible, ni rencontre, ni pardon, ni fraternité. S’il le faut, je lutterai avec lui jusqu’à l’aube. Car celui-là, oui, c’est l’Autre. Si je m’approche, si je lutte avec lui corps à corps, je serai transformé, je serai un autre « moi », purifié, régénéré ; marqué, peut-être.
Ésaü, mon frère, lorsque tu viendras à moi, je ne serai plus le même. Dès maintenant je reconnais ma faute, elle est bien la mienne : pardonne-moi ! Une autre voie s’ouvre à nous, celle d’une fraternité nouvelle, une fraternité qui aura traversé la haine et la nuit. Ésaü, mon frère, lorsque tu viendras à moi, bénissons Dieu ensemble.
