Refus de secourir ? La rencontre de Jésus avec la femme syro-phénicienne

« La Bible est une fontaine remarquable : plus on en tire et boit, plus elle stimule la soif », disait Martin Luther. Avec raison ! La dynamique Lire la Bible lancée par l’Église Protestante Unie de France en mai dernier entend permettre à chacun de retrouver le plaisir de lire la Bible, d’en stimuler sa soif. Le journal Ensemble vous proposera chaque mois, dans le cadre de cette dynamique Lire la Bible, un article sur un passage biblique. C’est une invitation à la lire, à la questionner, à la méditer.  Ce mois-ci la rencontre de Jésus avec la femme syro-phénicienne.
Le ‘d’abord’ de Jésus laisse entrevoir que le pain qu’il
annonce est pour tous@wikimedia.fr

À première lecture, elle est vraiment étonnante, voire choquante, la réponse que Jésus fait à cette femme qui l’implore de délivrer sa fille d’un esprit mauvais. En substance, Jésus déclare : je ne peux pas te donner, à toi, la non-juive, ce pain de vie que tu me demandes et qui est réservé à mes compatriotes, les « petits enfants ». Dans le texte parallèle de Matthieu (15,22-27), Jésus dit à cette mère éplorée qu’il n’a été envoyé « qu’aux brebis perdues du peuple d’Israël ». Plus tôt, il a recommandé à ses disciples de ne pas aller vers les païens (Mt 10,5). Et le terme de « chien » est particulièrement méprisant pour la mentalité sémite, encore plus que dans la nôtre. Quel manque de compassion, semble-t-il ! Apparemment donc, Jésus va se laisser « convertir » en fin de récit, touché par la foi de son interlocutrice. Mais à y regarder de plus près, ce n’est pas si simple.

 

L’ancienne ville de Tyr (Liban)@Filckr (Tongeron91)

Des frontières franchies

 

Constatons tout d’abord que Jésus (et la femme) transgresse une règle : les juifs ne peuvent fréquenter les païens, du fait de leur impureté. Or Jésus s’est rendu de lui-même en territoire étranger (Marc ne précise pas dans quel but), et qui plus est, il en reçoit une habitante, qui s’invite en privé (à la différence du texte de Matthieu, les disciples sont absents). Face à face inattendu ! Il fait suite, chez Marc comme Matthieu, à la mise en cause par Jésus des règles de pureté alimentaire que les pharisiens et scribes reprochent à ses disciples de ne pas observer (7,1-23). La porte s’ouvre à la communauté de table entre juifs et non-juifs.

 

Marc, l’évangile de l’inattendu@wikimedia.org

Un miracle peut en cacher un autre

 

Nous pouvons admirer l’humilité de cette femme cananéenne. Loin de se laisser décourager par la rebuffade de Jésus, elle insiste, en rebondissant sur ses propres mots. L’humilité lui ouvre les yeux. Elle est consciente qu’elle n’a rien à exiger de la part de Dieu et de son envoyé, qu’elle n’a aucun droit sur la grâce. Mais cette clairvoyance lui fait entrevoir, derrière ce qui est apparemment un refus total de Jésus, une faille, une ouverture. Elle a entendu un « oui » derrière le « non », comme l’écrit Martin Luther en commentant ce récit. Tu as raison, répond-elle, le pain est pour les enfants, mais moi, je me contenterai donc des miettes…

 

Un silence qui en dit long

 

Ce « oui » derrière le « non », il tient dans un petit mot de Jésus : laisse d’abord manger les enfants (Mc 7,27). Ce qui sous-entend : même si je veux prioritairement l’apporter à mon peuple, le peuple de l’alliance, le pain de ce Royaume que j’annonce est pour tous (Jésus le manifestera en multipliant une 2e fois les pains en territoire païen, peu après cette rencontre, cf Mc 8,1-10). Chez Matthieu, le « oui » est dans le silence initial de Jésus, qui marque sa perplexité (Mt 15,23 : « il ne lui répondit pas un mot »). La foi d’une femme païenne a donc bousculé le programme, « l’agenda », que Jésus avait semble-t-il fermement décidé (mais pas si fermement que cela !). En lui demandant et en obtenant la guérison de sa fille, elle lui fait anticiper la propagation de la Bonne nouvelle à tous, juifs ou non-juifs, hommes ou femmes, maitres ou esclaves, cette bénédiction pour tous les peuples déjà promise à Abraham (Gn 12,3). Mission universelle que le Ressuscité nous confiera (Actes 1,8).  Comme à cette femme, il nous est donné, par l’audace de la foi, de « hâter le Royaume de Dieu » (2 Pi 3,12) !  C’est le plus grand miracle, la plus belle promesse de ce récit.

 

 

Marc 7,24-30 (français courant)

 

24 Jésus partit de là et se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il voulait que personne ne sache qu’il était là, mais il ne put pas rester caché. 25 En effet, une femme, dont la fille était tourmentée par un esprit mauvais, entendit parler de Jésus ; elle vint aussitôt vers lui et se jeta à ses pieds. 26 Cette femme était non juive, née en Phénicie de Syrie. Elle pria Jésus de chasser l’esprit mauvais hors de sa fille. 27 Mais Jésus lui dit : « Laisse d’abord les enfants manger à leur faim ; car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » 28 Elle lui répondit : « Pourtant, Maître, même les chiens, sous la table, mangent les miettes que les enfants laissent tomber. » 29 Alors Jésus lui dit : « À cause de cette réponse, tu peux retourner chez toi : l’esprit mauvais est sorti de ta fille. » 30 Elle retourna donc chez elle et, là, elle trouva son enfant étendue sur le lit : l’esprit mauvais l’avait quittée.

 

 

Pour méditer

 

– « Le sens naît de la différence » : prenez le temps de comparer les deux versions de ce récit, celles de Matthieu et Marc, dont les « lectorats-cibles » de départ sont différents (Matthieu écrit pour des lecteurs chrétiens d’origine juive). Relevez ce qui est commun.

 

– On peut rapprocher l’insistance de la femme avec celle de l’officier romain qui demande à Jésus de guérir son serviteur, même s’il reconnaît son indignité (en tant que païen), en Matthieu 8,5-13. Osons-nous la même foi dans nos prières, osons-nous dire à Dieu nos détresses avec autant d’humble acharnement ? 

 

– Certains estiment que le refus initial de Jésus est en fait un test, pour éprouver la confiance et la persévérance de la femme syro-phénicienne. Qu’en pensez-vous, au vu de votre méditation de ce récit et de votre propre expérience ?

 

 

Présentation du livre

 

Marc est le plus court des quatre évangiles, et le plus ancien. D’après l’évêque Papias, cité par Eusèbe, l’auteur s’est servi des traditions rapportées par Pierre. Il écrit (à Rome ?) aux alentours de 65-70 ap. J.C., pour des chrétiens non-juifs. Il commence directement par la prédication de Jean-Baptiste et le baptême de Jésus. Il finit tout aussi abruptement, sur la peur des femmes après leur découverte du tombeau de Jésus vide (en 16,8. Les versets 9 à 16 ne faisaient sans doute pas partie de la rédaction originale, ils résument les apparitions du ressuscité relatées par les autres évangiles).

 

Dans le récit de Marc, Jésus se déplace sans cesse, enseigne, annonce le Royaume de Dieu en l’accompagnant de miracles, avec le souci de cacher qui il est vraiment : il interdit aux démons de le proclamer, défend à ceux qu’il a guéris ou délivrés de révéler son identité. Car elle ne sera dévoilée qu’à la croix. C’est un officier romain, témoin de sa mort, qui confessera ce que Marc affirmait au 1er verset de son évangile : « cet homme était vraiment le fils de Dieu » (15,39).

 

 

Glossaire

 

Tyr (v. 24) : ville très ancienne, située sur la côte de la Méditerranée, au sud du territoire phénicien, correspondant à peu près à l’actuel Liban, au nord du territoire d’Israël.  

 

Esprit mauvais (v.25), littéralement, « esprit impur » : Jésus affronte toutes les puissances qui asservissent, détruisent ou séparent l’être humain de Dieu, y compris dans le domaine invisible, spirituel. Voir des récits de délivrance de personnes possédées en Marc 1,21-28 ; 5,1-20 ; 9,14-29.

 

 

 

Pour aller plus loin

 

– J. Valette, L’Évangile de Marc – Parole de puissance, message de vie, 3 tomes, Les Bergers & les Mages, Paris, 1986.

 

– J. Delorme, L’heureuse annonce selon Marc. Lecture intégrale du 2e évangile (Lectio Divina), Tome I, Cerf / Médiaspaul, Paris / Montréal, 2007.

 

– C. Focant, L’évangile selon Marc (CBNT 2), Cerf, Paris, 2004.

 

– Pierre Kempf, « la priorité missionnaire de Jésus dans l’Evangile de Marc, HOKHMA 105/2014, pp.38-45.

 

 

 

#Spiritualité

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