Pour le meilleur et pour le pire

Le rapport au travail a considérablement changé, ces dernières années. On raisonne sur des temps beaucoup plus courts et ce qu’on appelle le « mode projet » s’est répandu un peu partout.  

Cette mutation a d’abord été un parti pris managérial : Luc Boltanski et Ève Chiapello en parlaient longuement dans Le nouvel esprit du capitalisme, en 1999. Cette mode du projet avait deux origines. La première était la nécessité de faire coopérer un nombre de plus en plus élevé de personnes, ayant des compétences assez différentes les unes des autres, pour arriver à concevoir et à faire vivre des produits ou des services de plus en plus complexes. La deuxième était l’incertitude croissante sur pratiquement tous les marchés qui imposait de concevoir des organisations souples, pour faire face aux retournements de conjonctures, aux surprises des innovations ou aux changements des attentes des clients. Les « équipes projets » étaient beaucoup plus faciles à composer, à recomposer ou à décomposer que les structures classiques.

 

Une carrière comme une suite de projets

 

Les directions d’entreprise ont beaucoup usé et abusé de cet outil commode pour gérer le personnel et pas seulement les cadres. Les délocalisations et les relocalisations qui ont eu des conséquences directes sur l’emploi, notamment des personnes les moins mobiles, ont elles-mêmes été gérées comme des projets successifs.

 

Ces directions ont été moins ravies de découvrir que les salariés qui avaient le plus d’atouts, qui pouvaient arbitrer entre plusieurs offres d’emploi, avaient eux-mêmes adopté ce mode de raisonnement. Les directeurs des ressources humaines (DRH) ont commencé à parler d’une génération Y (les personnes nées après 1980), qui n’hésitait pas à quitter l’entreprise à la fin d’un projet, qui ne se sentait pas attachée à un employeur donné, qui ne cherchait pas à faire allégeance à qui que ce soit et qui prenait peu en compte les rapports hiérarchiques classiques.

 

On attribue parfois ce comportement à l’usage massif du téléphone portable et de l’internet mobile, ou à l’importance des réseaux sociaux virtuels. Les entreprises seraient mieux avisées de se rendre compte que les salariés qui en ont les moyens se comportent à leur égard comme elles-mêmes se comportent à l’égard de leurs salariés, et même les plus vulnérables.

 

Une remise en jeu permanente

 

© pixabay

Il faut quand même souligner que même lorsque l’on raisonne avec un horizon de temps raccourci, on continue à investir beaucoup de l’image de soi dans la réussite ou dans l’échec de son travail. Il semblerait même que les travailleurs soient de plus en plus sensibles au jugement des autres sur leur production. Dans nombre de secteurs, on guette avec angoisse les évaluations (même les plus biaisées), le nombre d’étoiles, le pourcentage de clients « très satisfaits », etc.

 

Le travail par projet met sur le qui-vive. À la fin d’un projet, on se demande si on va être recruté dans une nouvelle équipe intéressante, ou bien si on va être relégué dans une tâche de deuxième zone. Pendant le projet, l’adrénaline est là et on cherche à relever défi sur défi. On récupère des émotions positives lorsque les choses tournent bien et beaucoup de stress quand les difficultés s’installent.

 

En fait, on se retrouve tout le temps sur le fil du rasoir. On a beaucoup commenté l’opposition projet/métier dans les premières années du développement du travail transversal. Dans une structure « métier », on gagne de la compétence et de la réputation au fil des ans : l’image de soi procède par accumulation. Il n’en va pas de même dans un schéma « projet » où les valeurs de chacun sont remises en question à chaque nouveau départ.

 

Le paradoxe, finalement, est que d’un point de vue institutionnel les salariés sont moins liés à leur employeur du moment. Mais d’un point de vue émotionnel, ils sont plus dépendants de l’évaluation qui est faite de leur travail. Et les instances d’évaluation sont nombreuses : collègues, chef de projet, clients internes, clients externes, etc. En résumé, l’individu-projet est un individu fragile. Il n’accumule ni confiance en lui ni confiance dans les autres. Seul le résultat compte, à chaque instant.

 

À la fin d’un projet, on se demande si on va être recruté dans une nouvelle équipe intéressante,
ou bien si on va être relégué dans une tâche de deuxième zone… On récupère des émotions
positives lorsque les choses tournent bien et beaucoup de stress quand les difficultés s’installent.

 

 

 

 

 

#Dossiers

À la découverte des protestants en région

NEWSLETTER

Pour aller plus loin

Quand l’interculturel transforme nos paroisses
Vivre l'Église Universelle
Quand l’interculturel transforme nos paroisses
La question de l’interculturalité traverse la vie de nombreuses paroisses de l’Église protestante unie de France. Elle touche à l’essence même de ce que nous croyons être l’Église. Je propose ci-dessous quelques éléments de cette réflexion, nourris par une enquête menée dans quatre paroisses de la région parisienne et la conviction que l’Église universelle se joue d’abord ici, dans nos assemblées locales.
L’Église universelle
Vivre l'Église Universelle
L’Église universelle
Elle était au cœur des synodes régionaux en 2025, elle sera le sujet du synode national de l’EPUdF en 2026. Mais quelle est-elle cette Église universelle ? Au loin, au proche, visible ou invisible ?
Une conviction fondatrice : l’Église ne connaît pas de frontières
Vivre l'Église Universelle
Une conviction fondatrice : l’Église ne connaît pas de frontières
Dans un monde traversé par les crises, les migrations, les tensions identitaires mais aussi par des échanges toujours plus rapides, la question de l’Église universelle prend une actualité nouvelle. Que signifie aujourd’hui appartenir à une même Église au-delà des frontières culturelles, linguistiques et nationales ? Et quel rôle le Defap est-il appelé à jouer dans cette dynamique pour demain ?
Une brève histoire du DEFAP
Vivre l'Église Universelle
Une brève histoire du DEFAP
Ancêtre du Defap, la Société des missions évangéliques de Paris (Smep) naît en 1822 au sein du protestantisme français. Dès 1888, elle installe son siège au 102 boulevard Arago à Paris, dans la toute nouvelle Maison des missions où loge toujours l’actuel Defap.
L’Église de Pierre, Paul et Jean…
Vivre l'Église Universelle
L’Église de Pierre, Paul et Jean…
J’aime l’image du corps employée par l’apôtre Paul dans son épître aux Corinthiens (chapitre 12), car elle dit bien l’idée que je me fais de l’unité de l’Église. Non pas fusion mais complémentarité ou, pour le dire d’un autre mot, « communion », selon le grec koinonia. Et si cette image est pertinente à l’intérieur de chacune de nos communautés, a fortiori peut-elle l’être au niveau des différentes Églises.
L’Église protestante unie à l’international
Vivre l'Église Universelle
L’Église protestante unie à l’international
L’Église protestante unie de France entretient de nombreuses relations avec d’autres Églises en Europe et dans le monde. Une manière de vivre l’Église universelle.
S’encorder à Dieu
La montagne, un refuge à défendre
S’encorder à Dieu
Dans cette cordée d’alpinistes en route vers un sommet indéfini, la corde qui les relie tous est, selon les hommes et les écarts, lâche ou tendue. Mais qu’elle soit en tension ou pas, cette corde nous rappelle que les premières ascensions de presque tous les sommets majeurs (du mont Blanc en 1786 à l’Everest en 1953) furent des œuvres collectives.
La montagne : des réalités derrière le rêve
Dossiers
La montagne : des réalités derrière le rêve
Ancienne membre du bureau fédéral de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), Marie-Laure Tanon nous rappelle l’attractivité de la montagne, nous alerte sur ses dégradations et évoque les moyens de sa préservation.
La montagne dans la Bible
La montagne, un refuge à défendre
La montagne dans la Bible
Elle est présente presque partout ; il s’y passe un nombre incroyable d’événements fondateurs : la montagne était et demeure un lieu aux multiples facettes : sa beauté et ses dangers ; sa pureté et la désolation que l’homme peut y semer. Et si la montagne de la Bible nous apprenait quelque chose de notre aujourd’hui ?