Né à Mulhouse en 1941, baptisé puis confirmé au temple de Dornach, Jean-Paul Gross a choisi le nom de plume de « Sorg » alors qu’il était coopérant au Sénégal. Au-delà de l’anagramme, le choix en dit long sur le « souci » qui allait caractériser la pensée du philosophe et interprète de Schweitzer qu’il deviendra : un « souci » des choses, des êtres et des personnes devenant une « attention à l’autre », traduction philosophique de « l’amour du prochain comme soi-même » évangélique.
Une attention, préoccupation, à l’autre qui a littéralement saisi le jeune Jean-Paul dans la clairière de Storckensohn où, lors d’un rassemblement protestant, il entend, le 24 juin 1951, Albert Schweitzer parler « de la dignité de l’homme des colonies ». Avant les grandes luttes pour l’émancipation des peuples, avant le prix Nobel, avant les combats contre l’arme nucléaire, c’est de l’absolue obligation des chrétiens de restaurer et défendre la dignité humaine que Albert Schweitzer cherche à persuader les participants. Pouvait-il imaginer l’effet qu’il produisit ce jour-là sur cet enfant de 10 ans perdu dans la foule ?
Jean-Paul Sorg
« L’éthique du Respect de la vie exprime le cœur de l’Évangile »
Professeur de philosophie au lycée de Guebwiller ainsi qu’à l’École normale, Jean-Paul Sorg s’attache à enseigner à des générations d’élèves tout en entreprenant ses premières traductions de l’œuvre de Schweitzer. Il travaille parallèlement à la promotion des poètes alsaciens Nathan Katz et Émile Storck ou encore de l’autre prix Nobel alsacien et protestant, natif de Guebwiller, Alfred Kastler. Car le « royaume de Dieu » de Jean-Paul Sorg, c’est le langage ou « comment dire le monde avec des mots qui ne sont jamais que des ombres mais les seules que nous ayons à disposition ? ». D’où la nécessité « d’habiter sa langue », à savoir l’alsacien, l’alémanique, l’allemand autant que le français.
Jean-Paul Sorg comme Albert Schweitzer se comprenait comme « Alsacien et citoyen du monde » dans une logique à la fois d’ancrage dans un territoire et une culture donnés avec toujours une perspective universelle. C’est grâce à son enracinement protestant qu’il a trouvé la clé de l’œuvre schweitzerienne, contrairement à ceux qui ne voient en celui-ci que le docteur, le philosophe, le musicien ou l’humanitaire. Selon Jean-Paul Sorg, on ne peut comprendre Schweitzer, Lambaréné, le Respect de la vie, les appels contre la bombe atomique, sans comprendre la relation profondément mystique qu’entretenait Schweitzer avec Jésus. Une relation manifestée dans la correspondance entre Albert et sa future épouse, Hélène Bresslau, traduite par Jean-Paul Sorg qui a également publié un grand nombre de sermons de Schweitzer.
« L’Évangile est un grand “oui ” à la vie ! »
Articulant sans cesse les concepts philosophiques et constamment critique des formes liturgiques et des discours théologiques relativistes, Jean-Paul Sorg a pu passer auprès de certains pour un irréductible rationaliste. Mais c’est au sein des études bibliques paroissiales, qu’il fréquentait assidûment de longue date, qu’il a montré la profondeur et la finesse de ses analyses, toujours suspendues à un souffle : celui de l’Esprit. Un souffle qui s’est révélé dans le cœur d’un enfant de 10 ans et qui l’a porté jusqu’à ses derniers jours d’octobre 2025 où Jean-Paul s’est éteint entouré de ses proches.
