Il avait reçu sa religion de ses parents, comme on reçoit en héritage un beau meuble de famille. Il appartenait au protestantisme comme ses aïeux, et cette appartenance, ancrée dans sa paroisse, lui donnait aussi le sentiment d’un lien plus large avec tout un univers : des membres d’autres paroisses, côtoyés à l’occasion des synodes ; des protestants de toute la France à l’annuelle Assemblée du Désert, et même du monde entier par les échos du Defap… Martin se sentait un maillon d’une chaîne universelle englobant les chrétiens de toutes confessions, avec cependant une affinité pour son protestantisme synodal plutôt que la verticalité hiérarchique des catholiques…
Mais la tiédeur de son fils Thomas l’inquiétait. Thomas ne reniait pas la religion de ses ancêtres ; il acceptait même volontiers de participer aux grands événements familiaux, tout en affirmant que la religion devrait rester du domaine de l’intime, les convictions religieuses affichées lui paraissant suspectes. Il ne semblait guère intéressé par ce meuble antique qu’on se transmettait depuis des générations. Pas de rejet, certes. Peut-être même encore un vague sentiment d’appartenance à une même famille, semblable à celui qu’on éprouve en pensant à ces cousins qu’on ne revoit qu’aux mariages et aux enterrements…
La femme de Martin ne semblait pas partager son inquiétude : le monde changeait, se déchristianisait peu à peu, et Thomas ne faisait que suivre la pente. Serait-ce la fin de cette Église universelle que Martin appelait de ses vœux ? Il en avait parlé dans sa paroisse ; une longue discussion, d’où émergeait l’idée de redonner du sens à la religion en impliquant les jeunes générations dans des actions concrètes, plutôt que de les inciter à suivre les cultes du dimanche. On espérait ainsi développer sans contrainte une foi authentique susceptible de rejoindre la chaîne universelle.
Un ancien avait conclu la réunion sur une question difficile : dans le contexte mondial actuel, quelle religion pourrait prétendre à l’universalité dans sa conception traditionnelle ? Selon lui, seul un prosélytisme pacifique fondé sur des valeurs de charité, de partage, de bienveillance pourrait fonder l’espérance d’une Église universelle. Alors Martin regarda autrement le meuble antique, et réfléchit à ouvrir sa maison.
