Luc 17, 11-21 : Comprendre le réel pour aller vers l’idéal

Jean Jaurès, dans son Discours à la jeunesse, a dit : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. »

Je crois que la foi, c’est cette forme de courage qui nous met en mouvement vers un idéal, mais qui ne nous détache pas du réel.

 

Dans ce passage de la guérison des dix lépreux, qui se conclut par la foi qui sauve un Samaritain, il y a quelque chose qui se rapproche de ce que nous pouvons connaître lorsqu’on parle d’idéal et de réel.

 

Dix lépreux vont vers Jésus et s’adressent à lui pour demander la guérison de leur maladie. Maladie qui n’est pas n’importe quelle maladie, puisque ce que la Bible appelle « lèpre » est une maladie de la peau — pas forcément la lèpre telle qu’on l’entend aujourd’hui. La lèpre, c’est donc un problème de peau, mais c’est la marque, pour les religieux de ce temps, de l’impureté et donc la marque du péché. Ainsi, avoir la lèpre, c’est avoir une maladie religieuse, une maladie qui vous exclut de la société civile.

 

Les dix sont envoyés auprès des prêtres. Ce sont les mêmes qui ont la charge de déclarer la lèpre et donc l’impureté de celui qui est atteint. Mais ce sont aussi eux qui peuvent lever la condamnation si plus aucune marque de maladie n’est visible. C’est quitte ou double pour ces dix. Mais ils n’ont plus rien à perdre. Ils ont déjà la condamnation, alors pourquoi ne pas tenter la justification ?

 

Quoi qu’il en soit, les dix vont, presque étonnamment, écouter Jésus et se rendre auprès des prêtres. Et, a priori, il y a bien quelque chose qui s’est passé, puisque celui qui revient est guéri.

 

Dans l’idéal, les dix auraient dû revenir. Les mêmes dix qui ont crié vers Jésus, implorant sa pitié, espérant son aide, attendant le miracle. Ils étaient malades et socialement comme morts ; ils sont désormais guéris et réintégrés dans la société. Et même si, comme on le dit souvent lorsqu’on fait un geste de bonté envers quelqu’un, Jésus n’attendait pas de merci, il y a de quoi être bien déçu par le fait qu’il n’y ait qu’un seul sur les dix qui revienne dire merci.

 

Il n’y en aurait eu que deux ou trois qui ne reviennent pas, cela aurait pu passer, cela serait resté compréhensible. Après tout, tout le monde n’a pas le savoir-vivre nécessaire. Mais là ! Un seul ! 10 %, c’est à vous faire désespérer de l’humanité.

 

Dans l’idéal, dix seraient revenus ; dans le réel, un seul revient.

 

Hélas, souvent, dans notre vie même, cette confrontation de l’idéal et du réel nous apparaît.

 

Et plus notre idéal est grand, plus la déception que le réel apporte est grande.

 

On aimerait que nos dirigeants fassent toujours le bon choix, qu’ils soient tous honnêtes, uniquement motivés par le bien commun, par le bonheur des peuples. On aimerait que l’économie soit au service de la prospérité de tout le monde et qu’elle soit juste. On aimerait que tous les peuples se regardent comme des frères et des sœurs, que les couleurs de peau, les différences de langues, de cultures et de religions soient vues comme des richesses. On aimerait que toutes les paroles échangées soient toujours constructives, franches et honnêtes. On aimerait que tous les sourires que l’on voit sur les visages des personnes que l’on croise soient d’authentiques signes de bonheur de se rencontrer. On aimerait que nos voisins, que nos familles, que nos relations soient exempts de disputes, de malentendus, de querelles ou de mesquineries.

 

On aimerait que la vie soit idéale… mais il y a le réel.

 

Il y a ce réel qui vient nous faire douter de l’humanité, qui nous montre ce qu’il y a de laid et de mauvais. Il y a ce réel qui nous laisse penser que 90 % de l’humanité est mauvaise, à l’image des neuf sur dix qui ne reviennent pas. Il y a ce réel qui nous rappelle que rêver d’un idéal, c’est être sûr à 90 % d’être déçu.

 

Alors, comme la déception, tout comme la tristesse et la peine, est douloureuse, on préfère l’éviter. Et pour cela, il n’y a qu’un moyen : céder.

 

Céder au cynisme, céder au réel et s’enfoncer avec lui dans le mépris, la haine, l’indifférence, le repli sur soi.

 

Mais pourtant, ce n’est pas à cela que nous appelle l’Évangile.

 

Alors, comment faire pour avoir ce courage d’aller à l’idéal tout en comprenant le réel ?

 

Eh bien, justement, il faut comprendre le réel. Pour le comprendre, il faut savoir prendre du recul, il faut chercher les causes, il faut aller plus loin que ce qui se donne à voir.

 

Et, pour le comprendre, il faut éduquer.

 

L’éducation, c’est ce qui permet à l’idéal de rejoindre le réel et qui permet au réel d’aller vers l’idéal.

 

Quand je parle d’éducation, je ne parle pas uniquement de l’apprentissage scolaire. Cela est déjà, pour nous tous, bien loin. Et si notre scolarité est bien finie, nous pouvons pourtant encore et toujours apprendre. Je me souviens de mon grand-père qui disait souvent : « La vieille ne voulait pas mourir car elle en apprenait tous les jours. »

 

Et c’est là, je le crois, que l’Évangile est notre secours. L’Évangile, c’est un enseignement. Celui de Jésus. Et face au désespoir du réel, les paroles de Jésus doivent venir résonner en nous pour que nous ne cédions pas, mais que nous poursuivions notre chemin vers notre idéal.

 

« Aimez vos ennemis », c’est le genre de paroles qui peuvent venir transformer le réel en le faisant s’approcher de l’idéal. Et tout l’enseignement de Jésus nous invite à changer le réel, à le comprendre pour le faire aller ailleurs.

 

Mais l’éducation, ce ne sont pas que des paroles, ce sont aussi des gestes. Et les gestes de Jésus nous enseignent autant que ses paroles. Savoir s’arrêter là où personne ne s’arrête, prendre soin de celui ou celle dont personne ne se soucie, parler, entrer en relation avec celles et ceux qui sont exclus. Voilà autant de gestes qui viennent, eux aussi, changer le réel en un peu plus d’idéal.

 

Avoir le courage d’aller à l’idéal en comprenant le réel, c’est ce que l’Évangile vient nous dire.

 

Quand Jésus annonce que le Royaume s’est approché, il vient nous dire que l’idéal rejoint le réel. Attention : le réel n’est pas devenu l’idéal, mais les deux peuvent ne plus s’opposer ; ils sont en chemin l’un vers l’autre.

 

Vivre le Royaume de Dieu, c’est croire et espérer toujours en cet idéal et faire tout ce qui est en notre pouvoir pour le faire advenir dans le réel. Et concrètement, c’est par l’éducation que nous pouvons y arriver.

 

L’éducation, dans notre langage d’Église, c’est le témoignage. Dire et vivre ce que Jésus enseigne par ses paroles et ses gestes, c’est transmettre à celles et ceux qui nous entourent quelque chose de l’Évangile. C’est éduquer le monde et l’humanité. L’Évangile est le premier instituteur de l’humanité.

 

Et comme Jésus nous le dit, cet Évangile du Royaume de Dieu, il n’est pas lointain, il n’est pas pour demain, il n’est pas empêché par le réel du monde. Non, il est en nous.

 

Sur ces dix lépreux qui ont été guéris, neuf ne sont pas revenus et un seul est venu remercier. Mais celui qui revient est étranger. Étrange deux fois. Une première fois parce qu’il est Samaritain, une seconde fois parce qu’il est transformé.

 

Pourquoi les neuf ne sont-ils pas revenus ? Tout simplement parce qu’ils sont restés enfermés dans le réel. Ils sont allés voir les prêtres, les mêmes qui les avaient condamnés. Ils sont restés dans la loi, dans le système. Ils n’ont pas cherché à comprendre, ils n’ont pas réfléchi, ils ont cédé au réel.

 

© Commons wikimedia
Jean Jaurès

Celui qui revient ne revient pas simplement pour dire merci, mais il revient parce qu’il a compris que la condamnation des prêtres n’est pas la condamnation de Dieu. Il s’est libéré du système, il a enclenché une compréhension nouvelle de Dieu, de sa relation à Dieu et au monde.

 

Jésus lui dit : « Ta foi t’a sauvé », autrement dit : ta foi t’a libéré.

 

Notre foi en l’Évangile nous libère du réel qui retient, qui enferme, qui tue, et elle nous permet d’espérer un idéal qui n’est pas une simple promesse, mais qui est déjà en nous. Il nous suffit simplement de travailler, d’écouter, de mettre en pratique.

 

Et alors, nous ferons œuvre d’éducation pour que le monde marche vers le Royaume.

 

Ayons le courage de comprendre le réel pour aller vers l’idéal.

#Spiritualité


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