Le témoignage d’un jeune Kanak

Matheo Kaemo est un protestant de culture Kanak. Ancien étudiant à Aix, il est retourné au pays pour y travailler. Interrogé sur les événements qui ont secoué le territoire, il a écrit ces lignes le 21 mai.

Nous voyons passer les jours en ne faisant que constater les dégâts humains et matériels s’accumuler et la méfiance s’installer de part et d’autre dans la population. (…) Je suis personnellement choqué de l’âge de ces jeunes (décédés) et attristé de voir le peu de considération que certaines personnes ont envers ces morts (notamment civils).

 

De nombreuses entreprises et magasins ont été incendiés et/ou pillés, ce qui laisse présager un avenir compliqué d’un point de vue économique. Cet argument-là est d’ailleurs très souvent repris par la classe politique (notamment loyaliste), mais je trouve qu’il est à des kilomètres des problèmes sociaux que connaît notre société et qui sont, entre autres, à l’origine de ces mouvements et illustrent la fracture sociale. Même s’il est vrai que ces destructions sont fortement préjudiciables pour l’économie calédonienne, les inégalités sociales perdurent et continueront d’être la source du mal-être d’une partie de la population (notamment chez les jeunes) et il faudra tôt ou tard travailler sur ces problématiques.

 

(…)

 

La réponse de l’État

 

Enfin, d’un point de vue politique, la réponse de l’État consistant à faire intervenir l’armée et les groupes spécialisés (Raid, GIGN, etc.) de façon aussi importante me laisse perplexe quant à la considération qu’il porte à notre population et aux manifestants. Nous savions que la Calédonie avait toujours eu le droit à des « traitements de faveur » (comme le dit si bien un militant indépendantiste), surtout quand il s’agit de restaurer l’ordre public, mais je pensais que la réponse militaire était soit d’un temps dont auraient pu parler mes grands-parents, soit réservée aux citoyens et/ou combattants étrangers…

 

Si la réforme constitutionnelle dont il est question est l’élément déclencheur, elle ne fait que s’ajouter à tous les problèmes sociaux que connaît le pays. La « ségrégation » sociale (et finalement ethnique) qui existe ici, issue elle-même du dénigrement des Kanak et des Océaniens en général, est bien le fond du problème que l’État essaie de résoudre par la force. Ainsi, modifier le corps électoral pour finalement permettre aux loyalistes de retrouver la gouvernance des différentes institutions décisionnaires du pays, sous prétexte d’une obligation démocratique, renvoie le pays plusieurs décennies en arrière, où le peuple autochtone ne fera que subir les décisions validées démocratiquement sans que son avis ne puisse changer quoi que ce soit.

 

Le rôle de l’Église

 

Malgré ce paysage assez sombre, nous continuons tous d’espérer que l’avenir sera meilleur. J’en profite également pour remercier l’Église, car même si les inégalités persistent dans notre société (aussi bien dans le travail que dans l’accès au logement, au crédit, etc.), elle a été la première – et continue toujours – à donner une chance aux Kanak d’exprimer leurs opinions, sur le même pied que les autres ethnies du pays. À tous les niveaux, l’Église nous aide à faire entendre notre voix et, aujourd’hui encore, les Églises du territoire restent des acteurs importants qui travaillent pour l’égalité des chances dans la population.

 

 

 

 

 

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