© Éditions Olivétan
Il ne m’est pas possible de mettre un point final à ce livre qui m’a fait longuement cheminer au côté d’un Père de l’Église, Philémon de Gaza, dont les méditations ne cessent de me donner à méditer. Je ne sais même pas si je parviendrai un jour à y mettre un point final. Alors, dans la crainte de ne jamais y arriver, je préfère m’en tenir à la rédaction de cette dernière page, avec le sentiment que Philémon dirait que lui aussi n’a jamais fini de méditer les évangiles. Ami lecteur, méditer les évangiles et méditer les méditations d’un moine qui n’a pas fini de méditer les évangiles, c’est forcément une œuvre inachevée.
Me trouvant donc maintenant dans l’impossibilité de mettre un point final à ce livre, je me contente de m’arrêter sur un détail qui m’a beaucoup touché, un détail relevé dans l’une des dernières méditations de Philémon, sa méditation sur le récit de la mort de notre Seigneur Jésus-Christ dans l’évangile de Jean ; ce détail est le premier mot de la prière qu’il adresse alors à Jésus : « Ô bien-aimé » (sur Jn 19.28-30 A). Quel magnifique détail ! Jamais auparavant Philémon n’a commencé ainsi sa prière. Ce mot m’a touché au point que je ne cesse aujourd’hui d’en méditer toute la profondeur.
« Ô bien-aimé » : il me semble que la relation entre Philémon et Jésus arrive ici à un sommet, à un moment qui s’ouvre sur le silence de l’indicible adoration. Non seulement Philémon ne s’est jamais exprimé ainsi dans sa prière, mais ce qu’il dit là à Jésus n’est pas facile à dire. Cependant ce qui lui a permis de s’adresser ainsi à lui, c’est sans doute sa solitude avec lui dans sa cellule et la pensée que ce qu’il écrit ne sortira jamais de sa cellule et ne sera jamais lu. C’est, en effet, incontestablement l’expression de son intime solitude avec Jésus, et c’est d’ailleurs assez indiscret de ma part de m’immiscer ainsi dans cette intimité, en y ajoutant quelques mots de commentaire ; toutefois si je me permets de le faire, c’est pour l’honorer, en montrant l’enrichissement que je reçois de sa manière de s’adresser à Jésus.
« Ô bien-aimé », dit ici Philémon, avec une magnifique et humble pudeur qui le retient de dire : « Ô mon bien-aimé » ; il ne le dit pas, en effet, mais on sent très bien que c’est sous-entendu. Quelle bouleversante intimité dans cette prière ! Savoir que c’est là l’une des dernières prières que Philémon a prononcées et que peu après il est entré dans un profond silence, m’invite à faire silence à mon tour, en considérant l’immense profondeur d’amour dans laquelle il s’est ensuite tenu devant le crucifié. Si je devais mettre un point final à ce livre, c’est bien maintenant que je le ferais, en me plongeant dans une profonde méditation silencieuse sur ce qu’est aimer Jésus.
Cependant, ami lecteur, je retiens que si Philémon n’a pas dit « Ô mon bien-aimé », mais seulement « Ô bien-aimé », c’est parce qu’il est en train de méditer devant le crucifié sur le Golgotha où il n’est pas seul ; d’autres personnes, en effet, s’y trouvent également, d’autres qui doivent adresser elles aussi dans leur cœur une prière silencieuse à leur bien-aimé. Quel merveilleux silence ! Alors, tenant compte de leur présence, l’humble Philémon n’a pas voulu se mettre en avant et s’est contenté de dire : « Ô bien-aimé », en leur ouvrant sa prière qui n’est d’ailleurs pas rédigée à la première personne du singulier, mais à la première du pluriel, à un magnifique pluriel qui les englobe tous admirablement.
Au pied de la croix se trouve Marie, la mère de Jésus, figée dans sa douleur et plongée dans un profond silence (19.25) ; Philémon semble alors penser que dans son cœur, elle prie son fils bien-aimé, en lui disant : « Ô mon bien-aimé » ; voilà pourquoi il ne dit pas lui-même « Ô mon bien-aimé », mais simplement « Ô bien-aimé » qui signifie « ô bien-aimé de ta mère ». Quelle merveille alors d’entendre ce moine prier ainsi Jésus en s’effaçant, afin de mettre en avant l’amour de sa mère pour lui !
Au pied de la croix se trouve également Marie de Magdala, elle aussi plongée dans un profond silence (19.25) ; Philémon semble alors penser que dans son cœur, elle prie son bien-aimé rabbouni (20.16), en lui disant : « Ô mon bien-aimé » ; voilà pourquoi il ne dit pas lui-même « Ô mon bien-aimé », mais simplement « Ô bien-aimé », qui signifie « ô bien-aimé de cette femme ». Quelle merveille alors d’entendre ce moine prier ainsi Jésus en s’effaçant, afin de mettre en avant l’amour de Marie de Magdala pour lui !
Au pied de la croix se trouve également le disciple bien-aimé, lui aussi plongé dans un profond silence (19.26) ; Philémon semble penser encore que dans son cœur, il prie son Maître bien-aimé en lui disant : « Ô mon bien-aimé » ; voilà pourquoi lui-même dit simplement « Ô bien-aimé », qui signifie « ô bien-aimé de ton disciple bien-aimé ». Quelle merveille alors d’entendre ce moine prier ainsi Jésus en s’effaçant, afin de mettre en avant l’amour de Jean pour lui !
Mais encore, ami lecteur, cette prière que Philémon adresse à Jésus au pied de la croix me plonge dans un profond silence, car il semble penser aussi que dans le cœur du Père céleste résonne encore ce qu’il a dit sur le bord du Jourdain : « Tu es mon Fils bien-aimé. » Dans cet évangile de Jean, le Père ne déchire pas le voile du temple ; il ne dit ni ne fait rien, et son silence est d’une extrême profondeur et d’une extrême pudeur, au moment où nous savons que le bien-aimé remet le Saint-Esprit à son Père, au moment où nous sommes ainsi plongés dans l’insondable profondeur de l’amour de la très Sainte Trinité. Quelle merveille alors d’entendre ce moine prier Jésus en s’effaçant devant cet ineffable mystère. Alors, ami lecteur, je m’efface à mon tour, en mettant un point final à ce livre, afin de te laisser maintenant poursuivre ta propre méditation.
Voici la prière que Philémon a rédigée à la fin de sa méditation ; il en manque la fin, car le manuscrit a été endommagé, mais ce qu’il en reste est tout de même admirable ; je t’en donne ici la copie et te laisse y ajouter ce qui te semble bon :
« Ô bien-aimé, tu t’endors maintenant, les bras ouverts au-dessus de nous pour nous bénir, et nous nous prosternons en silence devant toi. Que ta bénédiction repose éternellement sur nous et… »
© Éditions Olivétan
L’Évangile à la lumière de Philémon
Grâce au patient travail éditorial de Daniel Bourguet, la profonde et lumineuse méditation des évangiles par le moine Philémon de Gaza quitte la discrétion des monastères. Pourtant vieille de quinze siècles, elle rejoint le lecteur d’aujourd’hui dans sa marche de foi (Olivétan, 2022-2025).
