« Je reviens d’un pays où la mort n’est pas une cloison à franchir mais un chemin à suivre. » Cette phrase de Chris Marker sur la Guinée-Bissau, dans Sans soleil (1982), fait entre autres écho aux croyances de la culture yoruba, qui imprègnent le premier film du cinéaste nigérian Akinola Davies Jr. Ce premier film est en partie autobiographique. L’aîné des frères de 8 et 11 ans dont le film raconte l’histoire s’appelle Akinola ; le frère d’Akinola est ici co-scénariste. Les deux garçons se voient offrir par leur père Folarin, qui veut récupérer des arriérés de salaire, une journée à la capitale. Le 12 juin 1993 ont lieu des élections présidentielles au Nigeria, annulées ensuite par les militaires. L’émerveillement des enfants sera percuté par la « grande Histoire ».
Filmée en 16 mm, la capitale nigériane est l’objet d’une reconstitution soignée des années 1990. Un jour avec mon père s’ouvre sur une séquence étrange, où les deux enfants, dans le village où ils vivent, trompent l’ennui en jouant. Le spectateur est immergé dans une richesse sensorielle intense, énigmatique, et des signes se font jour, images fugitives, vent qui se lève, rapaces dans le ciel. Ceux-ci seront récurrents dans la suite de l’histoire, associés au père, comme d’autres signes de mort, baleine dépecée, récit de noyade d’un oncle à l’adolescence… Folarin, militant pour la démocratie et MKO (Moshood Kashimawo Olawale Abiola, élu président), pourrait être un fantôme : tout le monde est surpris et ému de le voir ; il saigne du nez de façon répétée ; les militaires croisés dans la rue le regardent de façon menaçante ; lorsque l’un d’eux dit l’avoir vu au Bonny Camp (camp militaire de sinistre réputation) lors d’une rafle, son compagnon s’exclame : « Personne n’a survécu. » Filmé et raconté à hauteur d’enfant, le film impose sa mélancolie, avec une belle et suggestive musique.
Folarin fait face aux reproches de ses fils d’être trop absent. Physiquement imposant, il laisse éclater sa tristesse dans une scène poignante, cœur du film, qui tisse un lien discret entre oppression sociale et politique. « Je te verrai dans mes rêves », dit Akinola à son père. Ce premier film est un très beau rêve.
Akinola Davies Jr., 2025, 1 h 33
