Invité à associer « bien » et « manger », j’hésite où placer l’adverbe : « bien manger », manger en bonne quantité des nourritures de bonne qualité ou « manger bien », manger en se faisant du bien, en faisant du bien aux créatures humaines et animales, à la Création ?
Contredisant le stéréotype qui veut que les protestant·es soient austères, voire puritain·es, écrire « bien manger » remet la salle à manger au milieu du temple. Car le protestantisme prend au sérieux l’Évangile qui met fin à toutes les restrictions, à toutes les privations en matière d’alimentation. Jésus et Paul s’accordent : rien de ce qui entre par la bouche n’est impur (Matthieu 15) et aucun aliment ne peut nous rapprocher ni nous éloigner de Dieu (1 Corinthiens 8). Conséquemment, le protestantisme refuse de faire de la gourmandise un péché, laisse chacun·e libre de manger, de bien manger, de manger de tout tout le temps, de manger en qualité et de manger en quantité. Il abolit tout « manger saintement ». Il ne fait dépendre l’amour que Dieu a pour nous ni de ce que nous mangeons, ni de ce dont nous nous privons.
Écrire « manger bien » soulève les enjeux éthiques d’un « manger sainement » qui demeure. Si tout est permis, tout n’est pas utile. Car manger n’a rien d’anodin. Rien qu’avec sa bouche, on peut construire un monde ou le détruire. Certaines manières de s’alimenter paraissent meilleures, meilleures pour la santé, pour la santé personnelle, collective et planétaire. Lesquelles ? Celles qui respectent six grands principes.
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Les trois premiers concernent le mode de production et visent à respecter l’environnement : mangeons seulement biologique, seulement local et seulement de saison ! Pour être concret, mangeons seulement ce que nous pouvons ou pourrions faire pousser dans notre potager, notre verger ou sur notre balcon !
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Les deux suivants concernent toujours la production et visent à protéger les personnes qui produisent, transportent, transforment et vendent nos aliments : achetons seulement équitable et seulement en circuit court ! Pour être concret, fournissons-nous directement auprès des fermes, des coopératives ou des AMAP, achetons des produits labellisés « éthiques » ou « équitables » !
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Le dernier principe concerne la préparation et vise à nous épargner les allergènes, le gras, le sel ou le sucre cachés : mangeons seulement fait maison ! Pour être concret, bannissons les produits transformés et surtransformés, choisissons des produits frais et cuisinons-les !
Je conclus en affirmant explicitement ce que vous aviez toutes et tous pressenti. Il n’est pas nécessaire de choisir. Bien manger, c’est manger bien et manger bien, c’est bien manger. On peut, on doit se faire du bien, tout en faisant du bien. Nous le devons quand nous le pouvons, nous le devons si nous le pouvons. « Quand » et « si », car notre réalité ne correspond pas toujours à nos idéaux. Même quand nous faisons de notre mieux, nous faisons toujours toutes et tous, tout à la fois et bien et mal, y compris quand nous mangeons. Le protestantisme l’affirme, les protestant·es en font l’expérience. Ce qui n’empêche pas que Dieu nous aime. Ce qui peut nous déculpabiliser. Ce qui doit nous rendre modestes et indulgent·es !
