De l’Arche à l’Université

Frédéric Rognon, professeur de philosophie des religions à l’Université de Strasbourg, témoigne de la façon dont ses rencontres et ses lectures nourrissent ses engagements.  

J’ai eu la grâce de croiser, sur mon chemin de vie, l’œuvre de quelques penseurs exceptionnels, qui ont changé et remodelé mon image de Dieu, et de ce fait, ont nourri mes engagements. Le premier d’entre eux, le seul que j’ai effectivement rencontré, est Lanza del Vasto. Ce disciple chrétien de Gandhi croyait en un Dieu.

 

 
© Domaine public/Archives Nationales/AE-II-2991

Lanza del Vasto (à droite) et des membres de la Communauté de l’Arche dans les années 1960

 

 

totalement non-violent. C’est pourquoi il a tenté de construire une société alternative, dont la violence, la domination et le profit seraient exclus des structures et des fonctionnements eux-mêmes : une antichambre du Royaume de Dieu. Bouleversé par ce que j’y ai vu et expérimenté, j’ai donné six années de ma vie à cette utopie concrète, en m’engageant dans l’une des communautés de l’Arche fondées par Lanza del Vasto, dans l’Aveyron. Six ans au Paradis ? Peut-être pas, mais une belle école de vie, assurément.

 

Kierkegaard et Ellul

 

J’ai ensuite entrepris des études de théologie, à Strasbourg et à Montpellier, pour répondre à l’appel au ministère pastoral. Au cours de cette formation, j’ai rencontré la pensée de deux auteurs qui ont changé ma vie : Søren Kierkegaard et son fidèle héritier, Jacques Ellul. Dans le Danemark du milieu du XIXe siècle, Kierkegaard avait dû lutter toute sa vie contre l’image de Dieu que son père lui avait inculquée : un dieu cruel, qui se plaît à faire souffrir ses enfants, et qui maudit toute une famille parce qu’un jeune garçon de douze ans avait osé blasphémer… Kierkegaard a su se libérer de ce carcan théologique, pour découvrir qu’en Dieu tout est grâce, et que chacun d’entre nous est un sujet absolument singulier appelé à devenir pleinement lui-même devant Dieu. Un siècle plus tard, Jacques Ellul avait suivi le même chemin, et montré combien la société technicienne dans laquelle nous baignons nous éloigne de nous-mêmes et de Dieu. C’est pourquoi il nous invite à désacraliser la technique aliénante pour la remettre à notre service. Cette entreprise de profanation des idoles techniciennes, et de redécouverte d’un Dieu qui nous aime sans aucune condition, et veut faire de nous des êtres libres, a orienté ma vie depuis ces années d’études, au cours du ministère pastoral et lorsque je suis devenu enseignant-chercheur à la Faculté de théologie de Strasbourg.

 

 

Bonhoeffer et Gide

 

Mes recherches et mon enseignement tournent principalement autour de l’œuvre, absolument considérable, de Kierkegaard et d’Ellul. Mais j’ai aussi, entre temps, rencontré deux autres auteurs, qui me nourrissent aujourd’hui presque quotidiennement : Dietrich Bonhoeffer et Charles Gide. Face aux calamités qui accablent l’humanité, Bonhoeffer avait fini par cesser de croire à la toute-puissance de Dieu : c’est dans sa faiblesse et dans son impuissance que le Dieu de Jésus-Christ se révèle pleinement à nous, qu’il s’engage avec nous dans les luttes du monde, souffre avec nous dans nos échecs, et se réjouit dans nos joies. Je n’ai bien entendu pas pu rencontrer physiquement Dietrich Bonhoeffer, mais j’ai bien connu son grand ami Jean Lasserre : je suis en quelque sorte « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours » … Et j’ai emmené mes étudiants en voyage d’étude sur ses traces, comme sur celles de Kierkegaard.

 

Quant à l’économiste Charles Gide, il a cherché à imaginer une société et une économie fondées sur des valeurs évangéliques : la solidarité, le partage, la coopération, la responsabilité, l’intégrité, la dignité de chacun. Car Dieu est d’abord un Dieu de justice et, de ce fait, la situation d’aucun des membres du corps du Christ ne peut m’être indifférente. Penser ainsi ma foi, avec Charles Gide comme avec chacun des quatre autres chercheurs de vérité, m’aide puissamment à nourrir mes différents engagements dans l’Église et dans le monde, à la seule gloire du Dieu vivant. 

 

 

 

 

 

 

#Dossiers


La revue RESSOURCES nourrit et soutient l’engagement de ceux qui servent dans l’ÉglisesAbonnement à la revue RESSOURCES

NEWSLETTER

Pour aller plus loin

Parler politique sans se déchirer
Protestantisme et politique
Parler politique sans se déchirer
Faut-il parler politique en Église ? Et si oui, comment éviter de transformer le débat en champ de bataille ? À l’approche de 2027, deux régions de l’Église protestante unie de France mettent la politique au travail synodal. En région parisienne : « Oser témoigner de l’Évangile dans un monde fracturé ». En Centre-Alpes-Rhône : « Église et démocratie ». Nous avons interrogé Samuel Amédro et Robin Sautter, présidents des deux conseils régionaux.
Respiration démocratique en Ariège
Dossiers
Respiration démocratique en Ariège
Dans le cadre de la formation permanente des pasteurs, le philosophe Olivier Abel a été à l’initiative d’un stage intitulé « L’ethos protestant et l’esprit de la démocratie ». Du 27 mai au 3 juin derniers, en Ariège, dix ministres se sont ainsi penchés sur les apports de la pensée protestante à la pensée démocratique.
Résister, perséverer : Exilés… l’accueil d’abord !
Dossiers
Résister, perséverer : Exilés… l’accueil d’abord !
Extrait du témoignage de Michèle, bénévole de l’AsPEC, en solidarité avec les migrants, paru dans le magazine Liens protestants de mai 2026.
Redonner goût à la démocratie
Dossiers
Redonner goût à la démocratie
L’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine s’engage pour une démocratie vivante.
Joël Dahan : « notre église conteste depuis longtemps les thèses de l’extrême droite »
Protestantisme et politique
Joël Dahan : « notre église conteste depuis longtemps les thèses de l’extrême droite »
Comme d’autres pasteurs de l’EPUdF et de l’Uepal, Joël Dahan se reconnaît dans la devise d’Ovide, Principiis obsta (« Résiste dès le début »). Nous en parlons avec le pasteur de l’Église protestante unie du Pays d’Aix-en-Provence.
Discerner les exigences de la foi
Protestantisme et politique
Discerner les exigences de la foi
« Que l’Église s’exprime plus souvent sur l’actualité ! », « Que l’Église se taise sur les sujets sociaux et politiques ! » : les avis divergent. Qu’en penser ?
Protestantisme et engagement public
Protestantisme et politique
Protestantisme et engagement public
Le champ public est consubstantiel à l’histoire, sinon à la raison d’être du protestantisme. Comme la question théologique posée par Luther et ses successeurs induit la régulation politique du pluralisme religieux, protestantisme et engagement public voguent de conserve.
Un pas de côté
À la découverte du protestantisme dans nos régions
Un pas de côté
L’été est souvent propice aux pas de côté. Rythme différent, parfois déplacement vers d’autres lieux que celui de son quotidien, propositions de ressourcement, découverte de nouvelles personnes, autant d’occasions de regarder la vie autrement et de se reconnecter à l’essentiel.
À la découverte du protestantisme dans nos régions
À la découverte du protestantisme dans nos régions
À la découverte du protestantisme dans nos régions
Depuis cinquante ans, la presse régionale protestante, forte d’une dizaine de titres, est au service du témoignage et du lien entre les protestants de nos territoires.