Déshumanisation des relations personnelles (© Pixabay)
Cette formule est la transposition d’une expression de Jacques Ellul concernant la technique : « Ce n’est pas l’intelligence artificielle qui nous asservit, mais le sacré transféré à l’intelligence artificielle ». Dans Les nouveaux possédés (1973), le professeur de Bordeaux dit en effet : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d’avoir une fonction critique et de la faire servir au développement humain ». Il dit ensuite la même chose de l’État, de la sexualité, etc. qui nous aliènent dès lors qu’ils sont sacralisés.
Rester maîtres…
Mais attention ! Évitons un quiproquo trop fréquent au sujet de Jacques Ellul, dont la pensée est toujours plus complexe et subtile que ce que l’on veut bien en retenir. Dire que ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais sa sacralisation, cela ne signifie pas que la technique soit neutre ! Trois positions classiques se présentent en effet à nous : soit la technique est bonne en soi (c’est la vision des transhumanistes), soit elle est mauvaise en soi (c’est le point de vue des nostalgiques de l’époque préindustrielle), soit elle est neutre. Cette dernière position est partagée par de nombreux intellectuels et par une grande partie de l’opinion. La thèse de la neutralité de la technique consiste à considérer qu’elle est sous notre emprise, et qu’en fonction de notre conscience morale, nous pouvons en faire un usage constructif ou destructeur, modéré et rationnel ou démesuré et déraisonnable. Aussi pourrions-nous rester maîtres de l’intelligence artificielle, et l’utiliser au service du bien commun et des intérêts de l’homme. Or, Jacques Ellul ne cesse de contester cette illusion.
Pour le théologien protestant, la technique n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre ! Alors, que reste-t-il ? Elle est ambivalente. Cela signifie que toute innovation technique produit en même temps, et de façon indissociable, des effets positifs et des effets délétères. Et que, par conséquent, nous ne pouvons conserver les premiers sans subir les seconds. Pas d’électricité d’origine nucléaire sans déchets à enfouir, pas d’ordinateur à la mémoire prodigieuse sans addictions dévastatrices, pas d’allongement de l’espérance de vie sans situations tragiques de dépendance, etc. Et il en ira probablement de même avec l’intelligence artificielle, qui profite très avantageusement de la pandémie actuelle : on ne saurait bénéficier de ses services pour améliorer notre confort quotidien, sans pâtir de la destruction massive d’emplois, de la déshumanisation des relations interpersonnelles, et peut-être demain du remplacement de l’homme par la machine.
… ou profaner
L’analyse de Jacques Ellul est en effet implacable : ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais sa sacralisation, et cependant celle-ci est inévitable ! « L’homme n’est absolument pas libre de sacraliser ou non la technique : il ne peut pas s’empêcher de reconstruire un sens de la vie à partir d’elle. » Nous n’aurions jamais mis au point l’intelligence artificielle si nous ne placions en elle nos désirs les plus archaïques, nos espérances les plus profondes. Car elle est, de part en part, religieuse, dévotionnelle, sacrale. Une seule issue pour sortir de cette aliénation : la profanation de l’intelligence artificielle au nom du Dieu vivant.
