Les protestants étrangers dans le Poitou du XVIIIe siècle

En dépit des interdictions frappant le culte réformé après la révocation de l’édit de Nantes (1685), des étrangers protestants ont continué à circuler en France, voire à s’y installer, tout au long du XVIIIe siècle. L’enquête sur les circulations internationales en Poitou (voir ci-dessous) illustre ce que l’historien américain Peter Sahlins a appelé la « fiction d’une France catholique ».
Les protestants étrangers dans le Poitou du XVIIIe siècle

Hôtel Dieu de Poitiers © Source : site internet du CHU de Poitiers

 

 

Se convertir

 

Nous avons pu vérifier la présence de protestants étrangers en Poitou au XVIIIe siècle, dans différents types de documents. Les registres paroissiaux, tenus par le clergé catholique, montrent ainsi l’existence – peu fréquente – de couples doublement mixtes, associant un conjoint protestant et étranger à un·e français·e catholique. Toutefois, pour que la cérémonie soit valide, il aura fallu au préalable que le protestant se convertisse, comme ce fut le cas pour Nicolas Gritty, confiseur originaire des Grisons, qui, en 1787, dut abjurer avant d’épouser deux jours plus tard la fille d’un marchand de Châtellerault. Les réticences éventuelles de la famille de l’épouse, bien enracinée dans la petite bourgeoisie catholique locale (le frère est vicaire), auront sans doute été vaincues par l’urgence de la situation, la future étant enceinte de 6 ou 7 mois ! On trouve aussi le cas de deux couples formés en Angleterre selon le rite de l’Église anglicane et qui demandent, une fois installés en France, à faire régulariser leur mariage par le curé de leur paroisse afin que leurs enfants puissent être considérés comme légitimes.
Poitevine d’origine, Louise Françoise Élisabeth de Marconnay, née à Berlin dans une famille du Refuge, revient pour sa part en France en 1749 afin d’y épouser un cousin issu de germain, appartenant à une branche restée en Poitou et convertie. Après avoir abjuré à Paris, elle obtient des lettres de naturalité, ses droits de sujet français ayant été perdus du fait de sa naissance à l’étranger. Les retours de ce genre sont toutefois assez rares, en dépit des dispositions légales de 1698 qui amnistiaient et restituaient leurs biens aux protestants fugitifs à condition qu’ils consentent à devenir catholiques. Dans le cas de la demoiselle de Marconnay, il semble bien que la migration réponde à une stratégie matrimoniale bien mûrie, visant à ressouder les liens entre deux branches de la famille séparées par la brutalité des événements politiques.

 

Être soupçonné

 

Nous avons été surpris de constater que, dans les archives judiciaires (celles de la sénéchaussée de Poitiers), la religion des étrangers interrogés n’intéresse finalement que peu les juges, même quand les victimes ou les suspects proviennent de pays où la probabilité d’une appartenance à la religion réformée est très forte (la Suisse ou la Suède). Cela étant, dans les affaires de blasphème ou de sacrilège, l’appartenance à ces nations accentue le poids du soupçon, comme lorsque les habitants de Queaux signalent à la justice le comportement étrange de deux voyageurs suisses qui pourraient, selon eux, s’être rendus coupables de la profanation d’une statue de la Vierge à Poitiers, en 1740. En 1752, c’est encore une famille suisse (un couple et trois enfants), originaire de Genève, qui est arrêtée à Thouars pour vagabondage : l’homme, qui a décliné une fausse identité à la maréchaussée lors de sa capture, avoue finalement avoir menti par crainte que sa qualité de calviniste ne le conduise immédiatement en prison. Il semble bien en fait que ces personnes fassent partie d’un réseau helvétique engagé dans la reconstitution des communautés poitevines du Moyen-Poitou, peut-être associé au pasteur Antoine Gounon dit Pradon, lui-même formé à Lausanne et actif à Pouzauges (Vendée) vers cette époque. Aucune charge ne semble pourtant retenue contre eux, sans doute à la faveur d’une atmosphère déjà un peu plus clémente pour les huguenots du Désert dans la région.

 

Résister

 

La pression n’a, en revanche, jamais cessé pour les protestants contraints de séjourner dans les hôpitaux où, on le sait, le personnel est très souvent composé d’ecclésiastiques. La plupart des étrangers repérés sont des soldats, prisonniers de guerre, de nation anglaise, allemande ou hollandaise. Ces hommes sont systématiquement pris en charge par des prêtres spécialisés dans la conversion des hérétiques. À Poitiers, lorsque arrivent à l’Hôtel-Dieu les soldats ennemis capturés à la bataille d’Almansa (1707), c’est un jésuite, Jean Faloux, qui est sollicité pour assister l’aumônier de l’hôpital dans sa tâche missionnaire. Grâce à un subtil mélange de soin du corps et de soin des âmes, les religieux obtiennent de fréquents succès, rendus plus faciles par l’isolement, la détresse psychologique, la peur de la mort des captifs parfois très malades. Nombreux sont cependant ceux qui résistent, malgré l’approche de la mort, et finissent enterrés dans un champ, comme ce prisonnier de guerre hollandais anonyme, en 1710. Le passage à l’hôpital demeure donc une épreuve spirituelle durant tout le XVIIIe siècle pour les personnes de confession protestante, quelles que soient leur origine géographique ou leur condition sociale. Cette situation illustre la permanence des difficultés affectant les protestants, en dépit de l’instauration progressive d’une tolérance de fait, dans les années 1760. C’est la Révolution française qui mettra fin à cette discrimination en établissant la liberté de culte pour tous les citoyens non-catholiques.

 

 

 

Sébastien Jahan, Traverser ou rester. Les étrangers en Poitou au XVIIIe siècle, La Crèche, Geste éditions, 2016.

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