Samuel Amédro
Il est facile de détester Poutine ou Trump : je ne les croiserai jamais. Mais le jour où quelqu’un que j’aime se met à parler du vaccin anti-Covid, de la guerre entre Israël et la Palestine ou d’un candidat que je range parmi les extrêmes, je découvre, abasourdi, que nous n’habitons pas le même monde. Pas un désaccord : un gouffre. Celui d’en face m’est devenu un étranger, presque un ennemi. Et pourtant, il reste celui que j’aime.
Je cherche une issue facile : le dire bête, ou manipulé, ou tout réduire à « chacun sa vérité ». Trois manières de fuir, en me rangeant du bon côté. Mais s’il me blesse là où l’inconnu me laisserait froid, c’est que notre lien est un miroir : je me reconnais en lui. Un amour fondé sur la ressemblance ne sait pas tenir la différence. Et quand le proche diverge sur l’essentiel, le miroir ne se ternit pas : il se retourne – et ce qu’il me montre, ce n’est plus lui, c’est mon propre visage, et il n’est pas beau.
Je sens mes dents se serrer, mon cœur se durcir, ma tête prendre le contrôle. Une pulsion de destruction monte sans que je puisse la contenir. J’ai besoin de gagner, de prouver – simplement pour essayer de sortir de l’abîme. Et le pire, c’est que je le sais. Mais je ne peux pas m’en empêcher : je fais le mal que je réprouve, et non le bien que je voudrais. Coincé, je ne raisonne plus. Je me rends. Un cri : qui me délivrera de ce corps de mort ?
Et puis… rien. Souvent le ciel se tait : il y a des déserts, des nuits. La prière n’est pas un bouton qui donne la paix ; c’est tenir dans le noir, la main tendue. Cela prend du temps.
Mais voici ce qui se lève, lentement, quand tout ce qui venait de moi est épuisé : ce qui me tient debout n’a jamais été d’avoir raison. Il faut que s’effondre l’idée que je tiens debout par mes propres forces, pour que j’aperçoive le sol sous mes pieds – ce sol que je n’ai pas fabriqué, qui m’est donné, et que je ne peux pas perdre en ayant tort. Dès lors, je peux l’aimer alors même qu’il diffère : lui aussi, qu’il le sache ou non, qu’il me tienne ou non pour ennemi, se tient sur ce même sol donné, que personne n’a mérité.
Cet amour prend corps très concrètement. À la table, on me tend un morceau de pain ; à celui dont je viens de me déchirer, debout juste à côté de moi, on tend le même. Aucun de nous deux ne l’a fabriqué : nous le recevons ensemble. Cette communion ne dit pas « nous sommes d’accord » ; elle dit que le même sol nous porte, par-dessous ce qui nous sépare. Ici naît la communion fraternelle. L’abîme n’est pas comblé – ce n’est pas une réconciliation à bon marché. Mais je peux me tenir à la même table que celui dont les convictions me déchirent, sans chercher à le détruire et sans me renier. Le reste – le jour où nous nous verrons face à face, où nous connaîtrons comme nous avons été connus – ne m’appartient pas : il m’est promis. Reste ce frère, debout près de moi : celui-là même que je ne comprends plus, et que je n’ai jamais cessé d’aimer.
