La grand-mère fait glisser l ’écran rapidement. Sur sa tablette, elle fait défiler les photos des petits-enfants avec beaucoup de tendresse. Oui, ils ont grandi. Pierre est barbu. Marie a un travail. Matthieu ? Au Canada. La vie passe presque aussi vite que ses doigts sur l’écran. C’est étrange d’avoir ainsi la mémoire entre les mains. Tout est désormais accessible : les images d’un passé joyeux, les liens qu’autrefois on perdait, les histoires que le temps aurait pu effacer.
Les albums de photos deviennent de plus en plus rares. Il faut dire que cela coûterait cher d’imprimer les 243 photos prises à la plage avec nos portables. Alors on partage. On montre aux amis ce qu’on a fait pendant l’été. Les jolis paysages, le soleil orangé à l’horizon, les nuages imposants sur les montagnes des Cévennes. Mais au-delà de ces transmissions de mémoire et de ces partages, il y a aussi une envie plus profonde : revivre ces moments. Leur donner un sens. Comprendre ce que deviennent nos vies, nos transformations, nos expériences sur cette terre.
Parfois même, nous aimerions que certains instants soient éternels. Nous voudrions habiter ces moments et les rendre inoubliables. Et pourtant, il y a des expériences qui ne se photographient pas. On peut toujours capturer un sourire, un paysage, un repas de famille. Mais il y a des rencontres qui échappent à l’image. Des moments où quelque chose de plus grand que nous semble passer, brièvement, comme un rayon de lumière… Sartre a écrit dans La Nausée : « Il faut choisir : vivre ou raconter. »
La Bible nous présente souvent ce genre d’expérience
À la fin de son long chemin de douleur et de questions, Job prononce une phrase que j’aime bien : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mon œil t’a vu. » (Job 42.5) Avant, Dieu était pour lui une idée, une tradition, peut-être même une conviction héritée ou un raisonnement naïf de la réalité. Il connaissait Dieu comme on connaît quelqu’un dont on a beaucoup entendu parler, que l’on a toujours essayé de nous expliquer. Et puis, au cœur de l’épreuve, quelque chose change. Job ne reçoit pas une explication. Pourtant, des explications, il en a reçu. Ses amis se sont relayés avec beaucoup d ’assurance. Éliphaz ouvre les discours : « Pour ma part, voici ce que j’ai vu : ceux qui labourent l’ injustice et qui sèment le malheur en récoltent les fruits ; ils sont détruits par le souffle de Dieu, ils sont exterminés par le vent de sa colère » (Job 4.8-9). Bildad va plus loin : « Si tes fils ont péché contre lui, il les a livrés au pouvoir de leur faute » (Job 8.4). Enfin, Tsophar conclut : « Sache que Dieu te fait grâce en oubliant une partie de ta faute » (Job 11.6). Trois amis. Trois systèmes. Une même certitude : la souffrance s’explique, Dieu est « juste », pour eux, donc tu as forcément mérité ce qui t’arrive.
Une présence
Job résiste à tout cela. Non pas parce qu’il a de meilleures réponses, mais parce qu’il refuse un dieu qui rentre dans leurs cases. Il crie, il conteste, il exige d’être entendu : « Ah ! si seulement on pouvait peser ma plainte, mettre ensemble ma souffrance dans une balance ! » (Job 6.2) Ce n’est pas de la révolte sans fond. C’est une fidélité à sa propre expérience, contre tous ceux qui voudraient lui dire ce qu’il doit ressentir (Job 16.2- 4), ce qu’il a dû faire (Job 22.5-9), ce que Dieu est censé vouloir dire par là (Job 11.13-15).
Et Dieu, étrangement, lui donne raison (Job 42.7). Non pas en validant ses arguments, mais en se manifestant. La rencontre arrive du milieu du tourbillon (Job 38.1), sans mode d’emploi, sans justification : Dieu parle et Job entend. Ce n’est pas une théorie qu’il reçoit. C’est une présence. Ce n’est pas une explication. C’est une rencontre. C’est une relation. Et parfois, c’est tout ce que la foi peut offrir à quelqu’un qui souffre : non pas des raisons, mais une présence qui tient compagnie dans l’obscurité.
Dieu n’est pas une information. Dieu n’est pas un concept que l’on définirait dans un dictionnaire ou un traité de philosophie. Dieu n’est pas un agent d’intelligence artificielle capable de répondre à toutes nos questions. Il ne se réduit pas à une idée que l’on pourrait manipuler, expliquer ou ranger dans une catégorie. Dieu n’est pas non plus une image que l’on pourrait publier, partager ou faire défiler sur un écran. On ne capture pas Dieu comme on capture un paysage au coucher du soleil. On ne le montre pas comme on montre une photo de vacances. La foi ne se transmet pas comme un fichier que l’on envoie d’un téléphone à l’autre. On ne le trouve ni dans le vent ni dans les tremblements de terre, ni dans le feu, mais dans le murmure d’un brise légère (1 Rois 19.11-13).
La vie, le mouvement et l’être
Dieu se laisse voir. Pas forcément dans les grandes démonstrations. Pas dans le spectaculaire. La Bible elle-même nous apprend que Dieu n’est pas toujours là où nous l’attendons. Il n’est pas dans les éclats, dans les certitudes ou dans les affirmations théologiques. Souvent, il est dans les moments apparemment simples. Une parole qui relève quelqu’un au moment où il allait tomber. Une présence qui apaise quand tout semblait confus. Une conversation inattendue qui éclaire une décision. Une lumière qui traverse soudain nos questions et nous fait regarder la vie autrement. Ce ne sont pas des moments que l’on met facilement en photo. Ce sont des expériences intérieures, des rencontres, des déplacements du regard. Alors la foi cesse d’être seulement ce que l’on nous a raconté. Elle cesse d’être une tradition que l’on répète ou un héritage que l’on conserve par habitude. Elle devient quelque chose que l’on découvre par soi-même. Quelque chose que l’on éprouve, parfois timidement, parfois avec étonnement. Elle devient une expérience. Comme Job, nous passons parfois d’une foi « par ouï-dire » à une foi rencontrée. D’un dieu dont on parlait autour de nous à un dieu qui, d’une manière ou d’une autre, traverse notre propre histoire. La chanteuse néo-zélandaise Brooke Fraser écrit dans sa belle chanson « Shadowfeet » que ce n’est pas nous qui trouvons Dieu, mais que nous, nous sommes trouvés en lui. Cela résonne avec la parole de l’apôtre Paul aux Athéniens : c’est en lui que « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17,28).
Et cela, aucune application ne peut le montrer. Aucune investigation ne peut le prouver. Aucun réseau social ne peut vraiment le partager. C’est une expérience qui échappe à toute démonstration, à toute mesure, à toute mise en scène. Un événement, un mouvement, une dynamique créatrice qui nous traverse et nous transforme. Ceux qui l’ont vécue savent que quelque chose change. Un regard sur soi-même. Un regard sur l’autre. Un regard sur ce qui, jusque-là, semblait vide de sens. Et parfois, tout simplement, cela change une vie.
