« Ce n’est pas l’Évangile qui va payer mes factures »

En mars dernier, le candidat du Rassemblement national Florian Azéma a été élu maire de Castres, après une campagne centrée sur la sécurité et le pouvoir d’achat. Michel, ouvrier et protestant, a voté pour lui.

Sa victoire en a surpris beaucoup. Le 22 mars dernier, Florian Azéma, 29 ans, a été élu maire de Castres. Le candidat du Rassemblement national (RN) s’est imposé à l’issue du second tour avec près de 29,85 % des voix, pour un taux de participation de 59,60 % (chiffres du ministère de l’Intérieur). Au lendemain de sa victoire, il déclarait aux médias locaux que sa priorité était la sécurité, faisant état d’un trafic de drogue bien implanté dans la deuxième ville du Tarn. Un fait que relevait également le préfet du département lors de sa conférence de presse du 15 janvier dernier, à la suite de l’interpellation de sept jeunes soupçonnés d’être impliqués dans une tentative d’assassinat. Florian Azéma a promis de la fermeté. Il souhaite en particulier renforcer les effectifs de la police municipale. 

 

© Wikimedia Commons
La mairie de Castres a tourné la page des quatre mandats consécutifs de Pascal Bugis, divers droite, qui ne s’est pas représenté en 2026

« L’Église ne devrait pas se mêler de nos choix politiques »

 

C’est en partie ce qui a convaincu Michel – nous avons modifié son nom à sa demande. Ce Tarnais d’une soixantaine d’années, protestant, constate « la délinquance, les incivilités », qu’il attribue au fait que « différentes populations circulent à Castres, pas toutes pleines de bonnes intentions ». Son autre argument est le pouvoir d’achat, « le travail qui paie, le fait de vivre dignement de son travail », ce qui est pour lui le point fort du programme du RN.

 

Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de l’appel à résister à l’extrême droite lancé en 2024 par l’EPUdF au moment des élections européennes par la voix de sa présidente d’alors, Emmanuelle Seyboldt, la réponse fuse : « Je pense que l’Église ne devrait pas se mêler de nos choix politiques, surtout que la liberté de conscience est importante pour les protestants, et qu’elle devrait comprendre que ce n’est pas l’Évangile qui va payer mes factures. » Lors du synode régional de 2024, l’appel de l’EPUdF avait de fait suscité plusieurs discussions informelles et des avis partagés. D’aucuns regrettaient qu’il n’eût pas condamné en des termes égaux l’extrême droite et l’extrême gauche quand d’autres estimaient que l’Église avait outrepassé sa mission. 

 

Éthique protestante

 

Devant le constat de la progression du RN depuis les dernières élections législatives, la question du sens que l’éthique protestante peut avoir pour les paroissiens convaincus par l’extrême droite est devenue une préoccupation croissante pour certains ministres, qui manifestent leur inquiétude quant à la transmission de cette éthique et au regard de la société sur les protestants. Qu’en pense Michel ? « L’éthique protestante, c’est accueillir tout le monde comme si on accueillait le Christ, bien sûr, nous dit-il. Mais aucune communauté ne peut vivre en paix avec des gens qui lui veulent du mal ». Pour lui, « ce qui est incompatible [avec l’Évangile], c’est de piétiner ceux qui souffrent et d’humilier les petits. Et beaucoup de Français souffrent : des gens qui ne peuvent plus se soigner, qui ne peuvent pas se chauffer l’hiver, qui peuvent à peine manger, qui n’ont plus de travail… ». Le RN lui paraît le seul parti à même de défendre « les gens qui ont été oubliés de tous pendant cinquante ans », droite et gauche confondues.

 

Un choix indéfendable pour Gérald et Hélène Moncharmont, protestants et castrais eux aussi : « Nos convictions chrétiennes vont à l’encontre des positions du RN qui visent à dresser des murs et des barrières entre les individus et les peuples. La Bible nous encourage à accueillir l’étranger, elle nous rappelle que nous avons tous le même prix et la même dignité devant Dieu. Le RN attise la peur des uns des autres, cette peur qui engendre la violence, alors que la Bible ne cesse de nous rappeler “ne crains point”, “n’aie pas peur” ».

Michel quant à lui se défend contre les accusations de xénophobie souvent portées à l’encontre des électeurs du RN : « J’entends les gens qui disent que nous sommes contre les étrangers, mais c’est faux. En tout cas, pour moi c’est faux. Je n’ai rien contre eux tant qu’ils vivent comme nous, qu’ils s’intègrent ». Il dit soutenir l’action du Foyer protestant de Castres qui accueille des migrants et les aide à se former, mais s’inquiète de leur intégration en raison du taux de chômage (8,7% dans le Tarn selon l’Insee – la moyenne nationale est de 8,1%). 

 

La raison des autres

 

Ces dernières années, de nombreux sondages et enquêtes ont tenté de cerner l’électorat du RN, désormais réparti dans tous les milieux sociaux et toutes les tranches d’âge de la population. Ses motivations varient selon les lieux et les contextes ; elles sont socio-économiques (surtout chez les ouvriers, qui restent la base majoritaire du parti), idéologiques, ou encore pragmatiques. Relevons simplement ici que la religion n’est pour lui pas rédhibitoire : 41% de catholiques et 39% de croyants se déclarant d’une autre confession ont voté pour le RN aux législatives de 2024, selon l’enquête « Sociologie électorale » réalisée par Ipsos Talan.

 

Devant ce constat, catholiques et protestants réagissent tantôt en s’opposant, tantôt en indiquant vouloir dialoguer. Il y a hélas de fortes chances que la première option passe, aux yeux des personnes concernées, pour un rejet net et franc de ce qu’elles sont, et la seconde, pour une tentative de rééducation, ce qui revient peu ou prou au même.
Alors comment éviter un dialogue de sourds ? Peut-être, d’abord, en comprenant que toutes les réactions laissant entendre que le vote RN est toujours lié à une incompréhension ou à une émotion qui prendrait le dessus sur la raison alimentent le rejet des élites depuis quarante ans, relèvent du mépris de classe pour les personnes concernées et contribuent au succès du RN. Et en comprenant, sans en préjuger quoi que ce soit, cette réalité mise en évidence par l’analyse des électorats : l’Évangile ne détermine aucun vote précis, il n’en exclut aucun non plus.  

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