Le psaume 118 est un psaume de louange. Alors même – et c’est ce qui est paradoxal – que le psalmiste est dans l’épreuve ! Dans la « détresse », selon ses propres termes. Un vocable qui vient d’une racine hébraïque signifiant « subir un siège ». La détresse dont parle le psalmiste est celle du siège de Jérusalem par les Babyloniens. Notre psaume, comme une grande partie des textes de l’Ancien Testament, a été écrit dans le creuset de cette épreuve. Nabuchodonosor avait rasé la ville. Elle n’était que ruines et cendres, comme Gaza ou bien d’autres villes d’aujourd’hui où les habitants vivent sous les bombes ou la mitraille. Les Jérusalémites avaient été déportés – probablement seulement les élites, on ne s’embarrassait guère des paysans – et traînaient leur âme en peine sur les bords des rivières de Babylone, comme dit la chanson. Aujourd’hui, les détresses ont changé mais elles sont toujours là. Pour chacune et chacun d’entre nous. Le psaume 118 est un appel à célébrer la bonté de Dieu malgré les épreuves.
Dans ce psaume de louange, le nom de Yahvé est proclamé vingt-deux fois : comme le nombre des lettres de l’alphabet hébraïque ! Le psalmiste loue Dieu pour sa bonté et pour sa miséricorde. Celle-ci s’est concrétisée, manifestée par un acte de puissance, sans qu’il soit vraiment possible de savoir de quoi il en retourne précisément. Les interprètes en sont réduits à des conjectures. Ce qui est certain, c’est que depuis cet acte de puissance, de vigueur, le psalmiste considère Yahvé comme son sauveur et son libérateur.
Œuvre de Martine Segnini (EPU de Corse) pour l’exposition d’art textile « Par amour de la Terre »
© S. Hansen-Catania
La découverte de la liberté
Le psalmiste découvre cette liberté alors qu’il est en exil à Babylone. Loin de sa terre, des siens et de son temple. Là, sur la terre de ceux qui ont détruit sa ville et massacré ses amis, sur la terre de ceux qui veulent le forcer à abandonner sa foi en Dieu, sur la terre des « haineux », comme il les nomme, Dieu lui fait découvrir qu’il reste libre : « Depuis la détresse, j’ai crié “Yah” et Yah m’a répondu par l’étendue de la terre. » Le terme hébreu utilisé ici signifie « largeur (bamerehab) ». Mais, au sens métaphorique, il peut désigner la liberté, comme c’est attesté par un autre psaume (Ps 18.20). Alors même que le psalmiste se sentait à l’étroit à Babylone, privé de son temple, incapable de rendre un culte à son Dieu, de lui offrir des sacrifices, Dieu lui ouvre un espace insoupçonné de liberté : le psalmiste peut louer Dieu au bord du fleuve, à Babylone, célébrer sa bonté en tout temps et en tout lieu. Il n’a besoin ni de temple ni de prêtres. Il est libre : pleinement libre partout où il est, grâce à Dieu.
La liberté est la principale manifestation de la bonté de notre Dieu. La liberté nous est donnée par Dieu, dans la foi, comme le dit Paul. C’est Lui qui nous délivre du regard des autres, de la peur d’être jugés par eux. Pour autant, cette liberté n’est pas un blanc-seing pour faire n’importe quoi. C’est une liberté pour sortir des idolâtries de notre monde, comme celle de la technique dénoncée en son temps par Jacques Ellul. Une liberté pour proclamer, pour réclamer la justice pour tous ceux qui sont opprimés ou injustement retenus captifs. Une liberté pour se faire la voix des sans-voix, et notamment des migrants, dont certains meurent dans les montagnes françaises en essayant de fuir des régimes tyranniques. Une liberté, notre liberté, est au service de la vie !
« Je les pourfends » ?
Parce qu’il a été dans la main des « haineux » (v. 7), le psalmiste a été tenté par la haine. Il s’imagine tuer ceux qui en veulent à sa vie. En tout cas, c’est souvent ainsi que sont traduits les versets 10 à 12 : « 10 Toutes les nations m’entouraient, dans le nom de Yahvé, je les pourfends. 11 Elles m’entouraient, elles m’entouraient, au nom de Yahvé, oui, je les pourfends. 12 Elles m’entouraient comme des abeilles, elles piquent comme un feu de paille : au nom de Yahvé, je les pourfends. » Mais, pour arriver à une telle traduction, les commentateurs sont contraints d’imaginer que le verbe utilisé (mol en hébreu), très courant dans l’Ancien Testament, est un autre verbe à la même graphie mais au sens totalement différent : non pas le sens traditionnel de « circoncire » mais celui de « pourfendre/massacrer ». Certes, il est possible de comprendre que face à la haine de ses ennemis, le psalmiste rêve de les pourfendre… à défaut d’en avoir le pouvoir. Mais si le texte avait du sens tel qu’il est écrit, avec le sens de « circoncire » ? Le psalmiste pourrait dès lors signifier dans ces versets que, malgré la haine dont il est victime, il fait entrer ses ennemis dans l’alliance que son Dieu a conclu avec Israël en les « circoncisant » par la pensée. Une incarnation de l’appel de Jésus à aimer ses ennemis, à ne pas répondre à la haine par la haine. Une incarnation de la bonté que Dieu lui a concrètement manifestée et dont il nous a comblés.
Confesser la bonté
La bonté, c’est la seconde allusion du psaume 118 dans la première épître de Pierre : « 2 Désirez avec ardeur le lait de la Parole afin de croître pour le salut. 3 puisque vous avez goûté combien le Seigneur est bon. 4 Approchez-vous de lui, car il est la pierre vivante que les hommes ont rejetée » (1 P 2.2-4). Bien sûr, le verset 3 est une citation du psaume 34. Mais le thème de la bonté vient du psaume 118. En grec, la bonté se dit « xrèstos » mais cela se prononçait à l’époque « christoj ». Aussi, affirmer que les croyants ont « goûté combien le Seigneur était bon » revenait à dire qu’ils avaient reconnu dans le Seigneur le Christ Jésus. C’était affirmer que par Lui ils avaient eu accès à la bonté, à la grâce de Dieu. C’était affirmer aussi en retour qu’ils voulaient vivre et manifester cet amour tout autour d’eux… comme le psalmiste en son temps.
* Mc 12.10 ; Mt 23.39 ; Ac 4.11 ; 1 P 2.3, 7.
